Clément Beaune, haut-commissaire à la stratégie et au plan : « L’hiver démographique sera long, c’est un fait »

Clément Beaune, ancien ministre délégué chargé de l’Europe (2020-2022) puis des transports (2022-2024), a été nommé haut-commissaire à la stratégie et au plan le 5 mars 2025. Ses services s’intéressent de près à la transition démographique du pays. Un choc qui n’est « pas une mauvaise passe », assure-t-il au Monde et qu’« il faut affronter ». En quoi le choc démographique va-t-il transformer la France ? C’est d’abord un choc psychologique collectif. En 2025, le solde naturel du pays est devenu négatif. Pour la première fois depuis 1945 en France, le nombre de décès est supérieur à celui des naissances. La population vieillit et pourrait diminuer à l’horizon 2070. C’est un hiver démographique qui a débuté. Et pour la France, c’est nouveau. On a longtemps vécu dans l’idée que nous avions une « bonne » démographie. Pendant de nombreuses décennies, il est vrai, les Français ont fait plus d’enfants que leurs voisins européens. Nous entrons dans le club des 21 pays européens, sur 27, dont le solde naturel est négatif. Certains territoires resteront dynamiques, notamment à l’ouest et sur le littoral. D’autres connaîtront un déclin démographique rapide : moins de jeunes, donc moins d’activité, moins d’écoles, des difficultés sur le logement, etc. Le choc démographique n’est pas une mauvaise passe. C’est une réalité qu’il faut affronter. Les élus locaux ont-ils un rôle à tenir ? Bien sûr ! Les élus locaux sont conscients de ce qui se produit. Ils constatent, avant les autres, combien tout est en train de changer. Dans notre système éducatif, notamment, 6 000 écoles ont été fermées en quinze ans, entre 2010 et 2024, dont 2 000 dans des communes qui n’en comptaient qu’une seule. Il faut revoir les relations entre les collectivités locales et l’Etat. Les élus devraient par exemple disposer d’outils leur permettant de mieux connaître la réalité et donc de mieux l’anticiper. Ils devront être associés. Il est difficile de fermer une classe, voire une école, d’autant plus quand c’est décidé ailleurs, et brutalement. C’est tout le sens de cette planification à trois ans engagée par le ministère de l’éducation nationale. Beaucoup d’élus locaux tentent d’attirer des jeunes couples qui vivent ailleurs, au détriment de l’accompagnement de la population âgée présente. Se trompent-ils de priorités ? Il n’existe pas de schéma type. Mais vouloir garder une jeunesse active est légitime et essentiel. Le pays fonctionne depuis longtemps sur le principe de la croissance démographique, dans l’esprit des « trente glorieuses ». Bien sûr, il faut favoriser la natalité, notamment en s’inspirant de ce que font les Scandinaves. Plus que des aides financières, il s’agit de faciliter la vie des parents : accompagnement et soutien pour l’accueil du jeune enfant, congés de naissance ou parentaux bien calibrés, développement des modes de garde… Cependant, cela ne se décrète pas, et ça prend du temps. L’hiver démographique sera long, c’est un fait. Il faut donc vivre avec et accompagner le vieillissement. Quelles forces politiques peuvent tirer profit de la situation ? Le choc démographique n’est ni de droite, ni de gauche, ni du centre. La défense des politiques natalistes est traditionnellement associée aux conservateurs. Mais ceux-ci en ont souvent une vision trop étroite. Et ne disent pas comment on s’adapte à cette nouvelle réalité. Notre pays devra ouvrir le débat sur les trois seules réponses concrètes au décrochage : être plus productifs, par la robotique ou l’intelligence artificielle, par exemple ; travailler plus, par la réduction du chômage et l’augmentation de la durée de travail au long de la vie ; accueillir davantage d’immigration de travail. L’immigration ne peut pas être toute la solution, mais pas un tabou non plus. La Hongrie ou l’Italie, souvent évoquées par l’extrême droite, n’ont pas réussi à redresser la courbe par des politiques natalistes. La présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, va régulariser au total 1 million d’étrangers. Au cours des dernières années de mandat de l’ancien premier ministre hongrois Viktor Orban, battu aux législatives en avril, plus de 400 000 travailleurs immigrés ont été recrutés. Il faut donc une approche rationnelle de la question. Mais une chose est sûre : la France ne peut pas être le seul pays qui rejette les trois réponses que je viens d’évoquer.