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« C’était notre deuxième maison » : à Limoges, les agents de la mairie entre traumatisme et résilience

Le Figaro · 27/10/2026 · ← revue

« C’était notre deuxième maison » : à Limoges, les agents de la mairie entre traumatisme et résilience REPORTAGE - Dix jours après l’incendie de l’hôtel de ville, les 250 employés se sont redéployés aux quatre coins de Limoges. Leur volonté et un formidable élan de solidarité ont permis la continuité du service public.

Dans les locaux de Limoges Métropole, les téléphones n’ont guère de répit. Le standard de la ville s’y est installé au lendemain de l’incendie de la mairie. Pas de bureau attitré, pas de repères, les agents passent d’une équipe à l’autre. « Là, c’est de l’adaptation à 300 % », résume Charlotte Breuilh-Rivet, directrice adjointe de la direction citoyenneté et accueil des usagers. Le 17 octobre, une collègue l’alerte par téléphone. Les émeutiers sont entrés, l’agent de la loge s’est enfui en courant. Au même moment, les flammes jaillissent du service de l’état civil. « J’ai paniqué parce que je sais qu’il y avait les registres », raconte-t-elle. Elle se précipite sur place. L’agent est retrouvé à l’arrière du bâtiment, « avec un balai pour se défendre ». Puis le feu gagne le quatrième étage. « On était là quand le beffroi est tombé. » Autour d’elle, « tous les agents qui n’étaient pas partis en vacances étaient là ». Car l’édifice érigé en 1883 était bien plus qu’un lieu de travail. « C’était notre deuxième maison », souffle Charlotte Breuilh-Rivet. Sur son téléphone défilent les photos de sa récente visite dans les décombres. « Ça, c’est mon bureau. Il y avait tous mes dossiers en cours. Tout est trempé. » Le service était au rez-de-chaussée, « là où l’incendie a commencé ». Pourtant, le dimanche, les agents retrouvent intacts les registres d’état civil et les titres de concession funéraire. « C’est un miracle », assure-t-elle. » LIRE AUSSI - «Nous sommes tous des Limougeauds aujourd’hui» : des milliers de personnes rassemblées après l’incendie de l’hôtel de ville La nuit de l’incendie, Philippe Bombardier, directeur général des services, n’a pas fermé l’œil : « Le premier sujet, dans des moments comme ça, c’est la sécurité des agents. » Il est au téléphone avec le gardien de la loge, « enfermé dans une pièce pendant que les émeutiers cassaient tout », et lui ordonne de partir. Des agents accourent spontanément, récupèrent les œuvres d’art que les pompiers évacuent. Reste le réseau informatique, dont le cœur logeait au quatrième étage. Aucune donnée n’est perdue. Dès le dimanche à 10 heures, une cellule de crise est réunie. Le lundi, « à 8 heures du matin », le standard répond à la population. L’état civil essaime dans les antennes de quartier et les titres d’identité, mis à l’abri « dans un coffre-fort », sont distribués. Les agents sont dispatchés dans différents locaux de la ville, placés en télétravail ou en autorisation spéciale d’absence. Et dans une mairie annexe, « on a déjà repris les mariages ». Seules des archives des précédentes unions célébrées ont disparu. « Les dégâts ont été vraiment limités grâce au travail des pompiers », confie le directeur général des services.

« On repartira d’une page blanche »

Les blessures, elles, restent vives. De nombreux agents ont été déclarés à la naissance par leurs parents dans cette mairie, certains s’y sont mariés . « Ils se sont sentis visés par cette attaque », confie Philippe Bombardier. D’autant qu’une dizaine de jours plus tôt, une manifestation lycéenne avait déjà ciblé l’hôtel de ville. Un vigile avait refermé les grandes portes in extremis. « On s’était mis à tenir la porte pendant que ça tapait dedans », se souvient le DGS. Les agents avaient fait bloc, colmatant une brèche avec une palette. Le soir de l’incendie, l’un d’eux est venu le trouver en larmes : « Il m’a dit : “Vous vous rappelez, j’étais avec vous, vous aviez les manches retroussées, on tenait la porte. Regardez ce qu’il s’est passé maintenant.” » Comme si tout cela n’avait servi à rien. « C’est vraiment de l’écœurement chez eux. » Le pire a été évité de peu le 17 octobre. Les mariages de l’après-midi « étaient terminés quand ça s’est passé ». Mais les policiers municipaux, réfugiés à l’intérieur, ont cherché la sortie dans une fumée qui ne laissait pas voir à plus d’un mètre. « Quand ils ont atteint la porte de sortie, ils ne savaient toujours pas ce qu’ils allaient trouver derrière, relate Jérémy Eldid, premier adjoint au maire. Ils se sont vus mourir. » Pour lui, « la continuité du service public et des valeurs de la République a commencé avec l’action de nos policiers municipaux à l’intérieur de la mairie ». » LIRE AUSSI - Mairie de Limoges incendiée : d’Aurillac au Québec, un impressionnant élan de générosité pour relever la « maison commune » « On se sentait frustrés de ne pas pouvoir être là pour aider, rapporte une agente qui n’était pas sur place au moment de l’incendie. La veille, on y était tous. On s’est dit bon week-end ou bonnes vacances… » Puis viennent « la colère » et « la tristesse aussi, parce que ça touche au patrimoine de Limoges et des Limougeauds ». Preuve de cette émotion collective, les premiers appels au standard, dès le lundi, ne relevaient guère des démarches administratives. « Ils voulaient faire des dons », relève Charlotte Breuilh-Rivet. Une cellule psychologique a été ouverte. Un cahier numérique permettra bientôt à chacun de « déposer un souvenir, une photo ». Car « tous les agents ne le vivent pas de la même façon », observe la directrice adjointe. Certains sont « vraiment en mal-être ».

« La République tient »

Lundi prochain, les agents rejoindront l’ancienne caserne de Beaublanc, imposante propriété de la ville, transformée en cité administrative pour « les trois à cinq ans » de reconstruction de la mairie. Philippe Bombardier voit dans ce nouveau chapitre le fruit de « la résilience et l’engagement des fonctionnaires », épaulés par les collectivités et des entreprises, prêteuses de bureaux, de mobilier et d’ordinateurs. Le conseil municipal du jeudi 19 novembre se tiendra quant à lui à la Maison de la région. « Mais on retrouvera notre mairie avant la fin du mandat », promet Jérémy Eldid. À la continuité administrative s’ajoute « une continuité humaine de solidarité ». L’élu reçoit « environ une cinquantaine » de propositions d’aide par jour. Un chocolatier veut ainsi imprimer la mairie sur ses tablettes et reverser une partie des recettes, un artisan coutelier projette de créer une collection en bois de Limoges. « Ça va de la plus petite à la plus grosse action, du particulier à l’entreprise », jusqu’aux villes étrangères « avec qui on est jumelés », s’émeut le premier adjoint.