«C’est Dallas chez vous !» : après une égalité parfaite aux municipales et une série de drames, ce village breton doit retourner aux urnes

«C’est Dallas chez vous !» : après une égalité parfaite aux municipales et une série de drames, ce village breton doit retourner aux urnes REPORTAGE – De nouvelles élections ont lieu dimanche à Plouasne (Côtes-d’Armor). Réélu en mars grâce à la moyenne d’âge plus élevée de sa liste, Michel Daugan a depuis démissionné après avoir été mis en examen pour violences en réunion. Le scrutin a ensuite été annulé en raison d’irrégularités.
C’est le monde à l’envers : pendant que des pluies diluviennes inondent le Gard et l’Hérault, ici, en Bretagne, entre Rennes et Dinan, le soleil est radieux, d’une lumière blanche typique de l’automne. Un petit gilet reste de mise en ce jeudi 1er octobre au soir, aux abords de l’espace Dériole, la salle polyvalente de la commune de Plouasne, 1800 habitants. Élisabeth Bordeau y organise la dernière réunion publique de sa campagne avant le premier tour des nouvelles élections municipales, dimanche, celles de mars ayant été annulées. Cette caviste de 57 ans voit dans le retour des électeurs aux urnes l’occasion, pour le bourg costarmoricain, de «rétablir les liens brisés», après «les événements douloureux». Devant un parterre d’une centaine de soutiens et de curieux, accompagnée de son équipe, elle a tenu à parler projet, avenir, promettant, si elle est élue maire face aux deux autres listes en lice, de «travailler à l’apaisement». Car c’est peu dire que ces derniers mois, entre les déboires électoraux et la mise en examen du maire, Michel Daugan, après la mort d’une habitante, Plouasne a eu la tête à l’envers. «En temps normal, c’est un bourg très tranquille, où il ne se passe pas grand-chose. Mais tout le monde ne parlait plus que de “ça”. C’était lourd», témoigne Matéo, un Plouannais de 22 ans rencontré près de la mairie, où il œuvre sur un chantier avec son père, entrepreneur en bâtiment. «Il y a eu plein de journalistes, plein de télés... On n’a jamais autant parlé de notre commune et on n’en parlera sûrement plus jamais autant», ajoute le jeune homme. Il est l’un des rares habitants à accepter de parler du «feuilleton» . Les habitués du bar-tabac de la place de l’église, eux, se taisent, et jurent que les langues se délient davantage à la sortie du supermarché G20. Dans le supermarché G20, on nous assure que nos meilleures chances sont au bar-tabac de la place de l’église. «Une personne est décédée, tout de même», souligne près de la pharmacie Albane, 29 ans, qui regarde l’enchaînement d’événements avec «beaucoup de tristesse».
Bulletin de vote taché de sang
Rembobinons. Au cours de l’année 2025, sur fond de désaccords quant aux méthodes de gestion, les élus de la majorité de Michel Daugan, maire depuis 2008, se divisent en deux groupes : ceux qui feront campagne pour les municipales 2026 avec l’édile sortant, et ceux qui forment une nouvelle liste emmenée par Élisabeth Bordeau. Le 22 mars, au soir du deuxième tour, l’égalité est parfaite entre les deux listes : 514 voix chacune, fait rare survenu dans seulement sept communes. «Il y avait eu beaucoup de tensions pendant la campagne. Il était moins souvent question de programmes que d’antagonismes personnels entre les deux camps», se souvient Franck Ribault, assistant social et membre d’une troisième liste, l’Alternative, qui ne s’était pas présentée pour le deuxième tour malgré un score au premier tour (24%) synonyme de qualification. Michel Daugan, 79 ans, est finalement réélu grâce à la moyenne d’âge plus élevée de sa liste, comme le prévoit le code électoral. La finaliste malheureuse, Élisabeth Bordeau, dépose un recours : elle a appris qu’un bulletin en sa faveur mais légèrement taché de sang a été comptabilisé comme nul. La décision n’est pas encore tombée le 7 avril quand survient le fameux fait divers encore sur toutes les lèvres : une Plouasnaise de 66 ans sous tutelle, Catherine Josselin, décède sur la chaussée, devant son domicile, mais surtout devant le maire et un conseiller municipal, mis en examen tous les deux pour violences en réunion «ayant entraîné la mort sans intention de la donner» et «arrestation» arbitraire suivie de mort.
«C’est Dallas chez vous !»
Ce jour-là, selon le récit de l’AFP qui a assisté à une audience judiciaire, les deux hommes avaient voulu intercepter et faire hospitaliser d’office la sexagénaire, qui souffrait de troubles psychiatriques et pouvait se montrer agressive avec le voisinage. Ils auraient dû, selon la loi, prendre un arrêté municipal, mais s’étaient décidés à barrer seuls la route de Catherine Josselin, la faisant tomber et l’immobilisant au sol. Le conseiller municipal s’était allongé sur elle pendant que Michel Daugan avait demandé à des voisins d’aller chercher de quoi ligoter les jambes de la victime, selon des vidéos transmises aux enquêteurs par un témoin. Quand les secours étaient arrivés sur place, Catherine Josselin était décédée. Les deux hypothèses «les plus susceptibles d’expliquer le décès» - asphyxie mécanique ou pathologie cardiaque - étaient liées aux violences subies par la victime, selon l’autopsie. «Je recevais des messages d’amis parisiens qui me disaient : “C’est Dallas chez vous !”», raconte Marie-Martine Lips, 73 ans, responsable associative et colistière de “L’Alternative”. Placé en détention provisoire, Michel Daugan démissionne. Le 30 avril, il obtient sa remise en liberté sous contrôle judiciaire, avec interdiction de paraître à Plouasne. L’un de ses colistiers, Jean-Claude Barbé, assure l’intérim avec la majorité en place. Deux mois à peine de mandat, et patatras: le 19 mai, le tribunal administratif prononce l’annulation des élections municipales, au motif qu’il est impossible d’en connaître le résultat avec précision. Le bulletin taché de sang était bien valable mais, surtout, la juridiction a constaté un vice de procédure avec une procuration jugée «irrégulière». En juin, la majorité en place s’en va. La sous-préfète de Dinan nomme une délégation spéciale pour gérer les affaires courantes de la commune. L’égalité parfaite de la dernière fois prouve que c’est hyper important d’aller voter. Chaque voix va compter.
Matéo, 22 ans, habitant de Plouasne
Et voilà les Plouasnaises et Plouasnais invités à se rendre à nouveau aux urnes. Comme en mars, ils auront le choix entre trois listes. Deux repartent avec le même nom et des équipes quasiment inchangées : “L’Alternative”, menée par le professeur et pompier volontaire Antoine Chatain, 37 ans, et “Un nouvel élan pour Plouasne”, d’Élisabeth Bordeau. La troisième, “Plouasne, l’énergie de demain”, compte sept membres de l’ancienne équipe de Michel Daugan, mais «c’est une nouvelle liste», assure la tête, Nathalie Alix, 40 ans, ouvrière agroalimentaire. Celle-ci entend «tourner la page» tout en capitalisant sur les deux mois de mandat : «La situation était difficile mais on a réussi malgré tout à maintenir un cap. On a décidé de repartir en campagne parce qu’on avait des projets qui nous tenaient à cœur et méritaient d’être aboutis. Par respect, aussi, pour les électeurs qui avaient voté pour nous», explique Nathalie Alix.
«L’intérêt général doit nous rassembler», exhorte l’ancienne maire
Deux campagnes en moins d’un an, «c’est beaucoup, ça demande de l’énergie», confie Élisabeth Bordeau, qui n’a pourtant pas hésité à rendosser le costume de candidate. Car dans un village qui n’a longtemps eu d’autre choix que de voter pour la seule liste candidate, celle de Michel Daugan (comme en 2014 et 2020), trois listes, c’est «une très bonne chose pour la démocratie plouasnaise», poursuit la caviste. «Trois listes, ça veut dire quasiment 60 habitants sur 1800 prêts à s’engager», appuie Franck Ribault, de «l’Alternative». «Il y a un terrain associatif très fort à Plouasne, de l’énergie, des gens qui ont envie de participer à la vie commune.» Au cœur d’une campagne bien plus apaisée que la première, ont figuré les notions de collectif, de coopération, d’écoute, d’horizontalité. «Quand on partage les responsabilités à plusieurs, ça évite que quelqu’un décide tout seul fasse une bêtise…», glisse Marie-Martine Lips, dans une référence à peine dissimulée à l’ancien maire. Les électeurs se mobiliseront-ils dimanche autant qu’en mars (75% de participation) ? «L’égalité parfaite de la dernière fois prouve que c’est hyper important d’aller voter. Chaque voix va compter», souligne Mateo, le jeune homme cité plus haut. Lui se trouvait à la réunion publique jeudi soir, qui s’est achevée par un moment suspendu, lorsque l’ancienne maire Michèle Loiseleux, en poste de 1989 à 2008, a spontanément pris la parole pour lire un texte de son cru : «Je formule un vœu simple : que Plouasne retrouve pleinement la sérénité et le bien vivre ensemble, qui ont longtemps fait sa force. Que la presse ne parle plus de notre commune en employant des mots comme “irrégularités”, “procuration invalide” ou pire encore. Mais au contraire, que Plouasne soit reconnue pour la qualité de son débat démocratique, pour ses échanges parfois passionnés mais toujours respectueux, au-delà des sensibilités de chacun. L’intérêt général doit nous rassembler.» Elle a été chaleureusement applaudie.