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Bruno Le Maire : déficit, croissance, natalité… « Nous devons montrer aux Français la sortie du tunnel » - Les Echos

Les Échos · 03/09/2026 · ← revue

Par Isabelle Ficek, Sébastien Dumoulin, Étienne Lefebvre

Déficit, dette, santé, retraite à 65 ans, fiscalité des entreprises, prêt garanti par l'Etat pour les jeunes pour acheter un logement, suppression de l'impôt sur le revenu pour les familles nombreuses… dans un entretien aux « Echos », l'ancien ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire, qui vient de publier un « Manifeste pour une autre France », met dans le débat pour la présidentielle 2027 ses propositions. Vous publiez en cette rentrée une série de propositions et alertez sur le déficit hors de contrôle… vous avez passé sept ans à Bercy, en prenez-vous votre part ? Bien sûr. Mais je constate aussi que depuis mon départ, la dette a augmenté de 300 milliards d'euros, l'écart de taux entre l'Allemagne et la France n'a jamais été aussi élevé et nous empruntons à 4 %, plus cher que l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Conclusion : le déficit n'est pas un problème de personne, mais un problème de système. Par ailleurs, l'instabilité politique nous fragilise. Depuis la dissolution de 2024, les comptes publics sont hors de contrôle ! Dans ce contexte, voter un budget et freiner le déficit paraît mission impossible, non ? Mission indispensable surtout ! Il faut donc soutenir le Premier ministre et que le Parlement adopte rapidement un budget crédible. Face à la gravité de la situation, nous avons deux options : soit acheter du temps, soit prendre le déficit à la gorge. Mais soyons lucides : avec le niveau des taux, acheter du temps nous coûtera toujours plus cher. Nous dilapiderons notre argent pour payer les intérêts de la dette, au lieu de financer les hôpitaux, l'école, la lutte contre le dérèglement climatique ou l'innovation. S'attaquer de front au déficit est donc la seule option responsable. Le risque, c'est que le prochain président de la République soit un Gulliver empêtré. Quels sont les enjeux réels ? Notre capacité à investir, notre indépendance nationale, mais aussi l'avenir de l'euro. Combien de temps nos partenaires européens accepteront-ils de payer pour le manque de courage de la France ? Tout ce qui ne sera pas décidé librement maintenant nous sera imposé demain plus durement par les marchés, par nos créanciers et par la BCE. Le risque, c'est que le prochain président de la République soit un Gulliver empêtré, incapable de tenir la moindre de ses promesses. Le choix du courage est le seul choix responsable pour 2027. Y a-t-il un risque de crise financière avant la présidentielle ? Tout est possible. Mais je préfère la lucidité au catastrophisme. Car à force de crier au loup, quand le loup ne se montre pas, plus personne ne croit à la gravité de la situation. Or je le redis : notre situation financière actuelle est grave. Nous payons 70 milliards pour les intérêts de notre dette, la facture pourrait rapidement grimper à 100 milliards. Que ferons-nous quand les taux seront à 5 % ? Qui paiera ? Si l'urgence est de rétablir les comptes publics, où faut-il couper en priorité ? Partout où la dépense est soit inefficace, soit excessive. Mais il faut une méthode claire. Avec un objectif de long terme : ramener le déficit sous la barre des 3 % du PIB en 2029 - faute de quoi nous finirons par passer pour des clowns. Avec également une perspective positive et pas punitive ! Nous rétablissons les comptes pour retrouver une capacité à investir dans les grands défis auxquels la nation doit faire face, pas pour faire mal à qui que ce soit. L'adaptation au changement climatique, la protection de notre territoire face à une Russie toujours plus agressive, le déploiement de l'IA ne peuvent pas attendre. Nous devons montrer aux Français la sortie du tunnel. Pour autant, il faut réduire la dépense publique… Oui, vite et fort. Des mesures immédiates, collectives et efficaces sont désormais indispensables pour reprendre le contrôle de nos comptes. Elles doivent porter sur les postes les plus importants : la dépense sociale et les retraites. Je propose la désindexation de 1 point de toutes les pensions de retraite sauf le minimum vieillesse, et de toutes les prestations sociales sauf le RSA. La désindexation sera maintenue jusqu'à ce que nous soyons revenus sous les 3 % de déficit public. Le ministre des Finances devrait avoir rang de vice-Premier ministre avec un droit de veto sur toutes les dépenses. Je propose également le gel des dotations aux collectivités locales en bonne santé financière, le gel de l'avancement des fonctionnaires et le gel de tous les recrutements - sauf pour les postes en contact direct avec nos compatriotes, notamment dans les hôpitaux. Nous devons aussi mettre fin aux abus sur les arrêts maladie et revoir les franchises sur les médicaments. Toutes ces mesures doivent être prises ensemble et sans délai. Alors leur impact sera puissant et nous serons libres. Chaque euro de marge retrouvé devra servir à l'avenir de la France. Est-ce socialement acceptable ? Oui, pourvu que nous fassions preuve de justice. La surtaxe à l'impôt sur les sociétés et la surtaxe à l'impôt sur le revenu doivent donc être maintenues jusqu'à ce que nous soyons revenus sous les 3 % de déficit public. Evidemment j'aurais préféré éviter ces solutions - je n'ai jamais augmenté les impôts pendant mes sept années à Bercy - mais la gravité du risque les rend nécessaires. Comment éviter une nouvelle dérive ? Par des transformations structurelles. Nous devons adopter une règle d'or constitutionnelle pour dresser une digue contre les dépenses excessives du gouvernement ou des parlementaires. Le ministre des Finances devrait avoir rang de vice-Premier ministre, comme en Allemagne par exemple où il est vice-chancelier. Il aurait un droit de veto sur toutes les dépenses. Croyez en mon expérience, ce serait utile pour dissuader les annonces intempestives ! Il est temps de mettre cartes sur table au sujet des retraites en décalant à 65 ans l'âge légal de départ. Troisièmement, un Conseil national de refondation de l'Etat devrait être mis en place. Il aurait un an pour recentrer l'Etat sur ses missions essentielles : la sécurité, la santé et l'éducation. Il pourrait comprendre des représentants de pays qui ont réussi à sortir de la spirale de la dépense publique excessive : le Canada ou le Danemark par exemple. Enfin - c'est l'éléphant dans la pièce - il est temps de mettre cartes sur table au sujet des retraites en décalant à 65 ans l'âge légal de départ. Avec ces décisions, la France retrouvera toute sa souveraineté financière. Est-il possible, au-delà du rétablissement des comptes, de dégager des marges de manoeuvre pour investir et dans quoi ? Oui, c'est même la condition sine qua non pour retrouver notre prospérité. Un exemple : la démographie. La France a laissé tomber ce combat essentiel. Nous devons le reprendre. La question du logement est clé : mettons en place un prêt garanti par l'Etat pour les moins de 30 ans qui veulent acheter un logement dans une zone tendue. Exonérons purement et simplement les familles avec trois enfants ou plus de tout impôt sur le revenu La vie est trop chère pour les familles nombreuses : exonérons purement et simplement les familles avec trois enfants ou plus de tout impôt sur le revenu. Obtenir une place de crèche est un parcours du combattant : faisons de cet accès un droit pour toutes les familles. Quid de l'innovation technologique, un marqueur du macronisme ? Fonçons ! La France avait un avantage en termes de productivité, nous devons le retrouver. Nous devons être la nation la plus innovante en Europe. Nous pourrions par exemple accorder des avantages fiscaux aux entreprises de la tech qui s'installent en France, le temps que leur investissement devienne rentable, comme le fait la Suisse. Ce combat se joue aussi au niveau européen. La fédération d'Etats-nations à six que je propose [avec l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas et la Pologne, NDLR] devra immédiatement mettre en place l'union des marchés de capitaux, réaliser l'harmonisation fiscale et lancer un fonds de capital-risque de 100 milliards d'euros pour les levées de fonds. Vous venez d'intégrer le « groupe du Rhin » de Mario Draghi. Pour quoi faire ? Pour avancer plus vite ! En Europe, nous avons le diagnostic, mais nous ne décidons rien. Alors puisque le cadre institutionnel ne le permet pas, nous sortons du cadre avec ce groupe réunissant des entrepreneurs, des économistes et des responsables politiques pour lever tous les blocages un à un. Mais concrètement, vous allez rencontrer les Etats-membres, la Commission, les parlementaires ? Depuis deux ans, je travaille pour ASML. Avec un petit nombre d'Etats-membres et la Commission, nous avons rassemblé des entreprises pour définir une feuille de route pour la production de semi-conducteurs en Europe. Et cela avance ! Nous avons fixé les conditions du succès : moins de règles, plus de risque. Nous avons défini les modalités : une coalition de volontaires. Nous travaillons sur les commandes : publiques ou privées. A terme, nous pouvons créer un Nvidia européen, nous pouvons avoir un hyperscaler français avec Mistral, nous pouvons engager la compétition avec la Chine et les Etats-Unis. Mais cela suppose un grand projet assumé et des choix tranchés. Il n'y aura pas de sauveur, même si le gaullisme est à la mode… Il faudra une équipe qui rassemble En attendant, en France, c'est le scénario d'un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui se dessine… Tout doit être fait pour éviter ce scénario catastrophe, qui inquiète une grande partie de nos compatriotes. Comment ? Par la puissance et la générosité de notre vision. Nous devons bâtir une autre France, courageuse, positive, tout simplement fière. Il n'y aura pas de sauveur, même si le gaullisme est à la mode… Il faudra une équipe qui rassemble. Vous voulez être ce candidat rassembleur ? Je veux défendre une vision ambitieuse de la France et rassembler autour.

Sébastien Dumoulin, Isabelle Ficek et Etienne Lefebvre