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Benyamin Netanyahou, de la mise au pas du Likoud à l’assaut des contre-pouvoirs

Le Figaro · 26/10/2026 · ← revue

Benyamin Netanyahou, de la mise au pas du Likoud à l’assaut des contre-pouvoirs

NETANYAHOU, LA SURVIE À TOUT PRIX (2/3) - Benyamin Netanyahou a marginalisé ses rivaux et fait du Likoud un parti à sa main. Il entend imposer aux institutions la loyauté qu’il exige de son camp. Avec l’appui de l’extrême droite, le premier ministre mène une bataille pour sa survie politique qui met à l’épreuve l’État de droit.

Benyamin Netanyahou, la survie à tout prix

Entre convictions profondes et compromis tactiques, portrait d’un dirigeant chez qui la mission de défendre Israël se confond avec la nécessité de rester au pouvoir. Explorer notre sériePour avoir réclamé une enquête sur le 7 Octobre et la mort de son fils, Rafi Ben Shitrit est devenu un «gauchiste». L’homme a pourtant été maire de Bet She’an, un fief de Benyamin Netanyahou. Il a dirigé la section locale du Likoud et organisé les campagnes du premier ministre. « Je me suis opposé à Oslo, je me suis opposé au retrait de Gaza , je suis opposé à la création d’un État palestinien», liste-t-il. «Et pourtant, parce que j’ai exigé une commission d’enquête, aujourd’hui, je suis considéré comme un gauchiste», ajoute-t-il. Son fils, Alroy Ben Shitrit, avait vingt ans lorsqu’il a été tué en combattant le Hamas sur la base de Nahal Oz, le 7 octobre 2023. Depuis, l’ancien maire réclame une commission d’enquête d’État sur les responsabilités militaires, sécuritaires et politiques du désastre. « L’État est plus important que le parti, plus important que son chef », insiste ce fils d’immigrés juifs originaires de Meknès, au Maroc « Le Royaume est plus important que le roi », conclut-il. Rafi Ben Shitrit figure aujourd’hui en deuxième position sur la liste d’Avigdor Lieberman, qui mène campagne pour chasser le premier ministre du pouvoir. « Je n’ai pas quitté le camp national. C’est le camp national qui m’a quitté », dit-il.

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Voilà trente ans que Benyamin Netanyahou domine la droite israélienne. Depuis son accession à la tête du Likoud, en 1993, il a marginalisé les prétendants à sa succession, et fait de sa personne le principal argument électoral du parti. Le Likoud est devenu un parti inféodé, taillé à sa mesure, une machine électorale pour sa propre survie politique. «Le parti a été pris en otage par (Benyamin) Netanyahou», analyse Rafi ben Shitrit. Reuven Rivlin, Danny Danon, Moshe Yaalon, Gideon Sa’ar, Yoav Gallant et Yuli Edelstein… la liste est longue des «ambitieux» écrasés. Dans sa villa d’Herzeliya, en bord de mer, Yuli Edelstein panse encore ses plaies. Cet ancien fidèle parmi les fidèles de «Bibi» a été ostracisé par le Likoud quand il a voulu se confronter à lui. Il a renoncé à se présenter aux élections législatives.

Un Likoud recentré sur son chef

Figure incontournable du parti, Yuli Edelstein était l’homme par qui on passait pour obtenir du premier ministre une faveur, une attention. En 2021, fort de sa victoire aux primaires du parti deux ans pus tôt, et alors que le Likoud est brièvement dans l’opposition, Yuli Edelstein se déclare prêt à porter les couleurs du parti, arguant que la figure de Benyamin Netanyahou est devenue trop clivante. L’affrontement n’aura pas lieu. En juin 2022, Yuli Edelstein retire sa candidature au nom de l’unité. Aux primaires d’août, les adhérents le rétrogradent à la dix-huitième place de la liste. Yuli Edelstein n’obtient pas de portefeuille ministériel dans le nouveau gouvernement, mais la présidence de la commission des Affaires étrangères et de la Défense. Au sein de la commission, Yuli Edelstein s’oppose à l’exemption militaire des étudiants des écoles talmudiques, qu’exigent les partis haredim de la coalition. Le 23 juillet 2025, il est démis de ses fonctions. « C’était la première fois depuis des années qu’une réunion de groupe était organisée. Je leur ai dit: “J’espère au moins que vous m’êtes reconnaissants”!», sourit-il. Lors du vote pour le renverser, trois députés lui apportent leur soutien. « J’ai été surpris qu’il y ait trois députés courageux pour voter avec moi », ajoute l’ancien ministre. La sanction se prolonge en octobre 2025. Yuli Edelstein perd son siège de membre de la commission. En juillet 2026, il annonce finalement son départ du Likoud. » LIRE AUSSI - Trois ans après le 7 Octobre, Israël miné par le deuil, la guerre et les divisions Ce compagnon de toujours de Benyamin Netanyahou se souvient du Likoud qu’il avait connu lors de son entrée en politique dans les années 1990. « Lors des réunions du comité central, il arrivait que des chaises volent, il y avait des engueulades, des confrontations. C’était un parti très vivant », sourit-il. L’ancien favori reconnaît aussi sa part dans la transformation du parti: « Cette emprise ne s’est pas créée d’un coup, ce fut un long processus», explique-t-il. «Et j’ai honte de dire, mais j’ai largement participé à mettre en place ce système ». Ce qu’il faut faire pour obtenir une place de député, c’est hurler sur l’opposition et crier : “Vive Netanyahou !” sur les plateaux télévisés

Yuli Edelstein

Dans ce Likoud recentré sur son chef, il s’agit moins de proposer des idées et de travailler ses dossiers que de donner des gages de combativité face aux adversaires de Netanyahou. Durant la campagne, les attaques contre la justice scandent les réunions de militants, et les prises de paroles dans les médias. « Ce qu’il faut faire pour obtenir une place de député, c’est hurler sur l’opposition et crier : “Vive Netanyahou !” sur les plateaux télévisés », déplore Yuli Edelstein.

Le roi Bibi contre les institutions

Chef incontesté du Likoud, Benyamin Netanyahou s’est ensuite attaqué aux contre-pouvoirs qui limitaient son action. La confrontation s’est durcie à mesure que la justice s’approchait du chef du gouvernement. Le tournant date de 2016 quand les enquêtes de police sur le premier ministre s’intensifient. En 2019, le procureur général, Avichai Mandelblit, nommé par Benyamin Netanyahou lui-même, annonce son inculpation dans trois affaires pénales distinctes. Le dossier 1000 porte sur des cadeaux de luxe reçus de milliardaires en échange d’interventions politiques. Le dossier 2000 repose sur des enregistrements évoquant un troc présumé entre législation favorable et couverture médiatique bienveillante. Le dossier 4000 – le plus lourd – concerne des avantages réglementaires accordés à l’opérateur Bezeq, en échange d’un traitement éditorial complaisant sur le site Walla. À ces affaires s’ajoute le Qatargate, qui met en cause de proches conseillers du premier ministre, soupçonnés d’avoir été rémunérés par des représentants du Qatar pour promouvoir en Israël les intérêts de la monarchie du Golfe. Pour sauver sa peau, Netanyahou est prêt à tout. À démonter pièce après pièce le système judiciaire. À décrédibiliser le Shin Bet ou le Mossad. À fragiliser la police

David Tzur, ancien chef de la police de Tel-Aviv, ancien député

«Pour sauver sa peau, Netanyahou est prêt à tout. À démonter pièce après pièce le système judiciaire. À décrédibiliser le Shin Bet ou le Mossad. À fragiliser la police », relève David Tzur, ancien chef de la police de Tel-Aviv, ancien député. «Netanyahou a toujours défendu l’indépendance des juges, jusqu’à ce qu’elle le menace», ajoute David Tzur. Benyamin Netanyahou s’est en effet construit politiquement comme un libéral, attaché à l’économie de marché et à la séparation des pouvoirs. Pendant des décennies, il a défendu l’indépendance de la justice avec une conviction apparente. « Là où il n’y a pas de système judiciaire fort et indépendant, les droits ne peuvent être protégés », affirmait-il en 2012. Onze ans plus tard, revenu au pouvoir avec les partis ultraorthodoxes et l’extrême droite, il porte une réforme qui vise à réduire le contrôle des tribunaux sur l’exécutif et à renforcer le poids des élus dans la nomination des magistrats. La loi a engendré les manifestations les plus importantes de l’histoire d’Israël. Des mois durant, des centaines de milliers de personnes ont battu le pavé. Gali Baharav-Miara, la conseillère juridique du gouvernement, avait averti Benyamin Netanyahou dès mars 2023 : son procès lui impose de se tenir à l’écart de la réforme, en raison du conflit d’intérêts. Depuis, le gouvernement a tenté de la révoquer – une décision invalidée par la Cour suprême. Faute de s’en débarrasser, la coalition s’est attaquée aux pouvoirs de sa fonction. Une loi votée le 15 juillet 2026 prévoit, à partir de janvier 2027, d’autoriser les ministres à écarter ses avis juridiques, jusqu’ici contraignants. » LIRE AUSSI - En Israël, Benyamin Netanyahou sape les bases de l’État de droit avant les élections Depuis, Benyamin Netanyahou s’efforce de nommer aux postes dirigeants d’administration des fidèles dont l’évolution dépend de lui. «L’intérim est l’un des moyens les plus efficaces pour le pouvoir politique de contrôler les responsables professionnels», explique Tomer Lotan, ancien directeur général du ministère de la Sécurité intérieure. «Vous les installez dans l’incertitude : si vous vous comportez bien, vous êtes confirmé », ajoute-t-il. En mars 2025, il annonce son intention de révoquer Ronen Bar, directeur du Shin Bet. Ronen Bar avait refusé que les impératifs de sécurité soient invoqués pour retarder le témoignage du premier ministre à son propre procès. Il avait soutenu la nécessité d’une commission d’enquête indépendante sur le 7 octobre. Il avait approuvé l’enquête sur le Qatargate. Quelques mois plus tard, c’est David Zini, un général étranger à l’univers du renseignement, ouvertement messianique, et réputé pour sa proximité avec la famille Netanyahou, qui prend la tête du très puissant service de renseignement. Dans sa déclaration sous serment, Ronen Bar écrit que les raisons de son éviction «ne résident pas dans le domaine professionnel, mais dans une exigence de loyauté personnelle envers le premier ministre». Il précise qu’il lui a été «clairement signifié» qu’en cas de crise constitutionnelle, il devrait obéir au premier ministre et non à la Cour suprême. De ces affrontements, Benyamin Netanyahou tire un récit qui rassemble ses fidèles. En mars 2025, il accuse un « État profond » de gauche d’instrumentaliser la justice pour « contrecarrer la volonté du peuple ». La chaîne 14 et ses soutiens médiatiques relaient cette lecture : le premier ministre serait poursuivi parce qu’il incarne la droite, les obstacles à son gouvernement viseraient ses électeurs. Il parvient à faire des juges, des procureurs et des journalistes les visages interchangeables d’un même complot contre le camp national. Le chef et ce camp deviennent indissociables dans sa défense. « Lui qui est ashkénaze, fils de professeur d’université, profondément laïc, millionnaire...», grince Rafit Ben Shitrit. «Cela ne manque pas de culot.»

Les seuls qui ne partiront pas

Pour survivre, Benyamin Netanyahou s’est trouvé des alliés au sein de l’extrême droite messianique à qui il a ouvert les portes du gouvernement. Peu importe si, en mars 2021, quelques mois seulement avant de former un gouvernement, il balayait la possibilité de confier un portefeuille ministériel à Itamar Ben Gvir. En décembre 2022, ce repris de justice issu du messianisme juif le plus radical, devient ministre de la Sécurité nationale. « Netanyahou est pour eux le seul moyen d’accéder à des responsabilités ». « Pour eux, C’est soit Bibi, soit rien», analyse Tomer Lotan. Les haredim («les craignant Dieu»), ont obtenu l’inscription dans la loi de l’exemption militaire de leurs fils. Itamar Ben Gvir a mis la police au pas. Bezalel Smotrich a étendu la colonisation en Cisjordanie avec une liberté sans précédent. «Aujourd’hui, ces partenaires le tiennent autant qu’il les tient», analyse Yuli Edelstein. «Mais c’est une alliance de survie mutuelle : eux obtiennent d’avoir les mains libres pour leur projet. Lui échappe à une commission d’enquête indépendante sur le 7 octobre.» La commission d’enquête d’État réclamée par Rafi Ben Shitrit n’a toujours pas été créée. Le gouvernement refuse le dispositif dans lequel le président de la Cour suprême nomme les enquêteurs et lui préfère une commission choisie selon des modalités politiques. Après avoir écarté les concurrents dans son parti, Benyamin Netanyahou dispute aux institutions jusqu’au choix de ceux qui pourraient examiner sa responsabilité. Rafi Ben Shitrit, lui, attend une réponse précise : « Je veux savoir comment on s’est endormi, pourquoi on a laissé le Hamas s’armer. »