Au Sénat, les élus oscillent entre inquiétude et fatalisme face à la constitution d’un groupe d’extrême droite

Il est environ 19 heures, dimanche 27 septembre, lorsque la salle des conférences du Sénat s’anime brusquement. Avant que ne tombent officiellement les résultats dans la plupart des départements concernés par le scrutin proportionnel, la rumeur d’un groupe Rassemblement national-Union des droites pour la République (RN-UDR), à l’effectif situé dans la fourchette haute des estimations, se diffuse dans la galerie Second Empire. Bientôt, le député RN Sébastien Chenu, aux côtés de son collègue sénateur Joshua Hochart, évoque devant les micros un résultat compris « entre 12 et 15 sénateurs ». Dans le même temps, sur X, Jordan Bardella annonce que « pour la première fois de son histoire, le Rassemblement national va constituer, avec ses alliés de l’UDR (…) un groupe au Sénat ». La surprise réside moins dans la capacité de l’extrême droite à constituer un groupe que dans l’ampleur de son effectif : au moins 14 sénateurs. Une demi-heure plus tôt, le président de l’Union centriste, Hervé Marseille, manifestait le calme qui sied aux sages du Sénat. « On peut penser, dans tous les cas, qu’il y aura un groupe RN. C’est l’aboutissement du parcours, depuis des décennies, du RN dans les régions. » Réaliste, le sénateur des Hauts-de-Seine se projetait déjà vers l’avenir, anticipant le rôle de contre-pouvoir que pourrait jouer l’institution : « Si, à l’avenir, il devait y avoir des excès, notamment en ce qui concerne les révisions constitutionnelles, le Sénat pourrait y faire face et s’opposer. » Une fois l’effervescence retombée, l’événement est relativisé au cours d’une soirée où chaque groupe a pu trouver des motifs de satisfaction. L’adage est connu et a été rappelé par Gérard Larcher, candidat à sa réélection à la présidence du Sénat, lors de sa brève prise de parole : les élections sénatoriales sont « le reflet des élections municipales ». Par conséquent, après la progression du RN et la victoire de l’UDR à Nice aux dernières municipales, la constitution d’un groupe RN-UDR est accueillie comme une nouvelle préoccupante, mais logique sur le plan institutionnel.
« Consensus » et « compromis »
« J’observe que ces élus sont circonscrits dans quelques territoires, notamment le Sud-Est et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce qui est la traduction des élections municipales (…) », minimise le président du groupe LR Mathieu Darnaud. Retranchés derrière ce constat, les sénateurs de la droite et du centre veulent croire que cette nouvelle donne ne changera pas fondamentalement la manière de travailler du Sénat. « C’est dans la droite ligne de ce qui se passe en France, en Europe et dans le monde depuis quelques années, c’est-à-dire la montée des extrêmes. C’est une confirmation supplémentaire et elle est d’autant moins surprenante qu’elle était attendue », analyse le président du groupe Les Indépendants, République et territoires, Claude Malhuret. Le sénateur, réélu dans l’Allier, se défend cependant de tout fatalisme : « Ce que je dis est le contraire du fatalisme, je dis qu’il faut se réveiller et ne pas se laisser taper dessus en faisant le dos rond. » Confiant sur l’avenir du groupe RDPI (Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants) dont il briguera la présidence, le sénateur des Hauts-de-Seine, Xavier Iacovelli, espère maintenir son effectif au-dessus de celui du groupe d’extrême droite. Le RDPI qui devrait passer de 19 à 14 ou 15 sénateurs aura en effet une taille proche de celle du futur groupe RN-UDR. Encore optimiste, Xavier Iacovelli n’imagine pas que la majorité sénatoriale et les groupes centristes puissent travailler avec les sénateurs d’extrême droite : « Je pense que l’on a suffisamment l’habitude du consensus et du compromis au sein du Sénat pour ne pas aller jusqu’à travailler avec eux sur des textes. » Plus alarmiste, la sénatrice écologiste Mélanie Vogel exhorte ses collègues sénateurs à maintenir un « cordon sanitaire ». « Je lance un appel (…) à la droite et au centre au Sénat à tenir ce front républicain et à être, au fond, le dernier rempart au Parlement contre la normalisation de l’extrême droite en France », déclare solennellement l’élue des Français de l’étranger sur le plateau de la chaîne Public Sénat.