A Trappes, « l’espoir d’un réveil » des Français, alors que l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir est dans toutes les têtes

Près du square Louis-Pergaud, juste avant la cérémonie organisée vendredi 30 octobre par le maire (Génération.s) de Trappes (Yvelines), Ali Rabeh, après l’attentat raciste qui a frappé la ville le 23 octobre, une sœur de Pengo Bossio Wangi cloue une photo de son frère, au pied de l’arbre frappé d’impacts où celui-ci a été tué. Il y a quelques fleurs posées sur le tronc, presque rien. La ville est comme atone, blessée, sonnée. Youssef, le paysagiste qui est tombé nez à nez avec Kevin T., le tueur qui l’a épargné par miracle, se repasse la scène en boucle. Il voit la blessure au flanc du jeune homme de 26 ans, son agonie sur le trottoir. Il croit même se rappeler que ce dernier tenait une canette à la main et qu’il l’a vue exploser. Enfin, ça, il n’en est plus tout à fait certain. Souad et Fatiha, la quarantaine passée, n’ont pas laissé sortir leurs enfants depuis une semaine. « Ça aurait pu m’arriver à moi », s’effraie encore la première, qui avait emprunté ce jour-là le même chemin que le tueur avant qu’il ne commette son crime, et blesse sept personnes, dont une petite fille de 11 ans. Comme les milliers de personnes réunies vendredi soir (12 000 selon la mairie), les deux femmes d’origine algérienne en veulent à BFM-TV et surtout à CNews, et craignent l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir en 2027. « Ça a empiré, je n’ai jamais vu autant de racisme. Mais qui fait tourner la France ? Les “renoi” et les “rebeu”. L’extrême droite, avant, ils se retenaient, maintenant, c’est vraiment la parole libérée », se désole Fatiha (les personnes citées par leur seul prénom n’ont pas souhaité donner leur nom). « CNews et BFM, si vous les écoutez, les problèmes, c’est toujours les étrangers », avance aussi Lamya, une trentenaire, qui, « étant voilée » a encore plus peur qu’avant. L’émotion est palpable aussi place des Merisiers. Dans la foule compacte, se trouve un mélange de militants et d’habitants de Trappes, ou de villes de banlieue venus témoigner à la fois leur solidarité et leur colère. Alors, sur scène au côté d’élus et de personnalités locales, Ali Rabeh désigne les coupables : Marine Le Pen et Jordan Bardella, une « synthèse odieuse de l’antisémitisme dissimulé et de l’islamophobie revendiquée ». « Le Rassemblement national [RN] a assuré la transmission de la haine à travers les décennies », proclame l’édile, pour qui « la propagande raciste a trouvé des relais et des porte-parole bien au-delà des rangs du RN ». A nouveau, il s’en prend à CNews, qui n’est pas, selon lui, « un média digne de ce nom ». Il appelle à faire voter une proposition de loi portée, par les écologistes, qui souhaite « pénaliser l’usage de la théorie criminelle du grand remplacement ».
La gauche au complet
Pour cet hommage, Ali Rabeh avait convié tous les responsables politiques. Mais vendredi, au pied de l’estrade, seule la gauche est au rendez-vous. Et pour une fois, elle est au complet. Jean-Luc Mélenchon, entouré de cadres de La France insoumise (LFI) – l’eurodéputée Rima Hassan, le maire de La Courneuve, Aly Diouara, ou le député de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel –, est cette fois présent, alors que lundi, il avait boudé le rassemblement organisé par les associations antiracistes et les syndicats, place Stalingrad, à Paris. Son grand rival, Raphaël Glucksmann, candidat de la gauche sociale-démocrate à la présidentielle, habituellement bousculé dans les réunions de la gauche, a aussi fait le déplacement. Sont également présents, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, l’ancienne ministre Ségolène Royal et le député de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière. Tout a été organisé pour éviter à ce petit monde les situations délicates. Noyés parmi d’autres dans un espace délimité par des barrières, ils n’ont pas eu à se parler, ni à se croiser, à commencer par Raphaël Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon. Personne n’a dû non plus traverser la foule et aucun n’a pris publiquement la parole, de quoi éviter d’éventuelles huées, comme lundi à Paris à l’encontre du PS. Malgré la froideur qui règne entre eux, Marine Tondelier a salué le fait que « tous les partis politiques de gauche » étaient « là ensemble ». « C’est suffisamment rare pour être mentionné », s’est-elle félicitée, espérant raviver l’union de la gauche en vue de la présidentielle de 2027. « Mais où était la droite ? Ce n’était pas un rassemblement de gauche ce soir, tout le monde avait été invité », a-t-elle aussi interrogé dénonçant les « alibis » des uns et des autres. « J’aurais préféré que la droite soit plus nombreuse, mais elle était quand même représentée », a pour sa part nuancé Ségolène Royal, se référant aux figures locales qui avaient fait le déplacement. De fait, Gabriel Attal avait prétexté un déplacement en Bretagne et aucun membre du gouvernement ne s’est montré. Au dernier moment, le candidat du parti Horizons à la présidentielle, Edouard Philippe, a finalement choisi de se rendre à La Verrière (Yvelines), où le tueur avait poursuivi sa course, convié à l’hommage organisé par le maire (Les Républicains, LR) de la commune, Nicolas Dainville ; une manière d’éviter les procès en indifférence qui commençaient à poindre depuis que le sénateur (Les Ecologistes) de Paris Yannick Jadot s’était, le matin, ému de son absence à Trappes. Pour le maire du Havre (Seine-Maritime), le choix est aussi politique. Car, à La Verrière, la tonalité du discours du maire était tout autre. Dans son hommage, Nicolas Dainville a bien sûr évoqué l’attentat du 23 octobre, mais il a également fait une longue liste de victimes de toutes les haines : contre des musulmans – il a cité Aboubakar Cissé tué dans une mosquée en avril 2025 à La Grand-Combe (Var) –, des juifs (il a rappelé l’attentat de l’Hyper Cacher à Paris en 2015) ou des chrétiens – comme le père Hamel assassiné par deux terroristes islamistes à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) en 2016. Il a aussi évoqué le cas du jeune Thomas Perotto, en 2023 à Crépol (Drôme), victime de « racisme anti-Blanc », une circonstance aggravante retenue par les juges d’instruction. Face à ces « haines différentes », « il faut toujours avoir la même indignation », a insisté Nicolas Dainville devant quelques centaines de personnes, comme pour éviter de cibler une famille politique en particulier.
« Un moment très grave »
Lors d’un micro tendu, Edouard Philippe n’a pas non plus voulu faire de lien entre le geste de Kevin T. et l’extrême droite. « Le racisme tue. Il est malheureusement très développé dans le débat public et les responsabilités de l’ensemble de ceux qui s’expriment qu’ils soient responsables politiques, acteurs du débat public, citoyens, sont considérables. On peut toujours considérer que l’adversaire c’est tel camp, moi je considère que c’est un sursaut collectif qui doit nous animer », a-t-il dit. Maël de Calan, son porte-parole, assume d’expliquer l’absence du candidat d’Horizons à Trappes. Il s’agissait d’éviter « les manigances de LFI ». « Jean-Luc Mélenchon comme Marine Le Pen portent une responsabilité très lourde dans le climat de violence aujourd’hui en France », explique-t-il. Pourtant, à Trappes, où ce vieux monsieur d’origine algérienne raconte son arrivée en France en 1974 pour travailler à la chaîne à l’usine Renault de Billancourt (Hauts-de-Seine), et enchaîne avec l’histoire ouvrière des immeubles du quartier, c’est bien la responsabilité de l’extrême droite qui occupe les esprits. Place des Merisiers, les participants à la cérémonie d’hommage se désolent de se faire traiter de « Français de papiers » et de se faire menacer de mesures de rétorsion en cas de victoire du RN en 2027. Toute une population se sent ébranlée de voir ainsi, pour certains, leur nationalité remise en cause. Un homme tâche d’en plaisanter, en disant qu’il a un « message pour [le candidat de LR à la présidentielle, Bruno] Retailleau : ils disent qu’on est le grand remplacement, mais on n’est pas des remplaçants, on est titulaires ». Ça ne fait rire personne. Comme les menaces, les petites phrases, au sein de l’extrême droite, ont produit leur effet. « C’est un moment très très grave, qui permet de voir dans quel état est ce pays », s’alarme Zouira Meddour, du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), une femme impliquée dans de nombreuses associations, au milieu d’un groupe de responsables et de militants de l’Assemblée des quartiers, la formation qui réunit de nombreux collectifs. L’attentat de Kevin T., dans cette perspective, est, au mieux, l’occasion d’une sorte de réaction collective, d’une mise au clair sur le climat de racisme qui gagne du terrain. « J’espère que cela va réveiller la population, dit Zouira Meddour. Ce deuil n’est pas fait pour que les politiques les plus indécents en profitent, pour qu’Edouard Philippe fasse encore ses petites phrases. » Mina McCamery, cofondatrice de l’Assemblée des quartiers, explique que son organisation ne vise pas seulement les prochaines échéances électorales, mais travaille aussi à la « solidarité » au sein des quartiers, en prévision du grand choc possible lors des résultats de la présidentielle, en mai. Cela signifie d’abord qu’il s’agit d’inciter les jeunes à voter, même ceux qui pensent que « c’est juste pour les Blancs », dit-elle, puis à organiser une « coalition antiraciste » en vue de l’éventuelle victoire du RN. « On va se défendre et être solidaires », dit un membre de l’organisation. Un groupe de la Brigade anti-négrophobie est venu assister à la cérémonie. Franco Lollia, leur porte-parole, y voit la confirmation de sa lecture de la société selon laquelle c’est le racisme « négrophobe » qui est à l’œuvre, et que « Kevin T. n’est qu’un pantin, qui empêche de voir la question plus large du racisme ». « On nous transforme en ennemis, comme si on préparait la guerre », ajoute-t-il. Parmi les militants antiracistes de divers groupes, on parle à mots couverts de ce « qui pourrait se passer » en cas de victoire du RN. Beaucoup invoquent, désormais, une peur qui englobe à la fois la crainte d’un surgissement soudain d’un autre tueur, ou de voir leurs vies basculer dans l’inconnu en 2027.