Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

A Thil, en Lorraine, l’hommage à 37 travailleuses forcées soviétiques victimes des nazis annulé à cause du conflit russo-ukrainien

Le Monde · 26/09/2026 · ← revue

La guerre russo-ukrainienne s’est invitée à Thil, petite commune minière de Lorraine, aux confins de la Meurthe-et-Moselle et de la Moselle. Pendant la seconde guerre mondiale, ce village a accueilli le seul camp de concentration nazi bâti par le IIIe Reich dans la France non annexée d’alors. S’il n’a fonctionné que soixante-dix-neuf jours, 862 déportés y ont été envoyés pour travailler dans les mines et construire la bombe volante V1. Parmi eux, 37 femmes russes et biélorusses, travailleuses forcées par l’Allemagne nazie, s’en sont évadées le 8 mai 1944 pour rejoindre la Résistance française, sous le nom de groupe Rodina. Ce sont elles que la Russie et la Biélorussie voulaient honorer dimanche 27 septembre, lors de cette cérémonie organisée par la mairie communiste. Des officiels des deux pays, ainsi que des descendants, devaient y participer et assister au dévoilement de deux sculptures mémorielles de 3 et 8 mètres de haut, réalisées par des artistes des deux pays et offertes par eux à la commune. L’histoire était belle et l’intention louable. Sauf que la situation géopolitique actuelle en a eu raison, après quarante-huit heures d’intenses polémiques. A l’origine du malaise : un point presse donné en Russie le 15 septembre par Maria Zakharova, porte-parole du ministère des affaires étrangères russe. Trois jours plus tard, des extraits en sont relayés sur la page Facebook de l’ambassade de Russie en France. La femme politique rend hommage à ces femmes et y fait avec fierté la promotion de cette manifestation en terre étrangère jugée hostile, comme en témoignent ces derniers mots : « Dans le contexte de la crise profonde qui marque les relations avec la France officielle d’aujourd’hui, provoquée par la politique antirusse des dirigeants actuels de Paris, il est plus important que jamais de préserver la mémoire de leur sacrifice et de leurs exploits, ainsi que celle de la véritable fraternité d’armes soviético-française dans la lutte contre le nazisme pendant la seconde guerre mondiale. »

« Caractère propagandiste »

Cette récupération politique ne passe pas auprès de la communauté ukrainienne de Lorraine. Informée le 22 septembre au soir, elle monte au créneau et prévoit de manifester sa colère, le dimanche, si la cérémonie est maintenue. Elle relève aussi, dans le discours de la porte-parole, que l’opération se fait avec le concours financier du groupe pétrolier russe PJSC Tatneft, dont la filiale Tatneft-Samara est sous sanctions de l’Union européenne. « Tout ce qu’on fait depuis des années, on le fait en lien étroit avec l’Etat français et le ministère des affaires étrangères, qui autorise et valide tout, jusqu’à la liste des invités et les discours », se défend le maire, Stéphan Brusco. L’affaire fait grand bruit, au point que l’ambassade d’Ukraine en France interpelle dans un courrier le maire de Thil, lui demandant d’annuler l’événement : « L’ambassade de Russie a utilisé publiquement cette cérémonie dans le cadre d’un discours politique contemporain relatif aux relations franco-russes. Dans ces conditions, nous estimons que la manifestation revêt un caractère manifestement politique et propagandiste qui dépasse celui d’une simple cérémonie commémorative locale. Il appartient aux autorités françaises locales de veiller à ce que la mémoire des victimes du nazisme et des résistants ne soit pas instrumentalisée à des fins de communication politique ou d’influence par un Etat étranger. » La mairie communiste a finalement annoncé un report de la manifestation, sans donner de nouvelle date, disant attendre un « contexte géopolitique plus apaisé ». Elle a agi sur demande de la préfecture. Les organisateurs se disent « déterminés à poursuivre leur action mémorielle ». Ils devront vraisemblablement s’armer de patience.