A New York, Zohran Mamdani et Emmanuel Grégoire s’affichent ensemble pour défendre l’accès au logement et la lutte contre le réchauffement climatique

Rendez-vous a été donné dans le parking d’un immeuble de logements sociaux flambant neuf d’un quartier de Brooklyn, à New York (Etats-Unis). L’opération qui se déroule vendredi 18 septembre est organisée au millimètre par les équipes du maire de la ville, Zohran Mamdani. « Le locataire vous parlera de son enthousiasme à l’idée d’emménager. Vous bavarderez un peu avec lui, puis nous irons au 6ᵉ étage voir une autre locataire, une mère célibataire de deux enfants. Vous lui offrirez une cafetière », débite, d’un ton rapide, l’intraitable attachée de presse de M. Mamdani, en attendant l’arrivée de celui-ci. Les maires de Paris, d’Amsterdam et de Manchester (Royaume-Uni) –, qui l’écoutent d’un air amusé, ont été priés de revêtir un tee-shirt siglé « Mayors Welcome » rose vif, couleur de la principale entreprise de déménagement de New York. Massés entre les voitures, les membres de cabinet se disent bonjour et s’identifient par leur maire respectif quand arrive, dans un SUV aux vitres teintées, le maire de New York, élu en novembre 2025. Sans jamais se départir de son sourire, le démocrate de 34 ans, « tellement heureux d’être là », salue ses homologues européens et enchaîne avec son propos liminaire. « Alors que nous nous préparons à accueillir l’Urban20 [U20, sommet diplomatique des villes, en miroir du G20], quelle meilleure façon de célébrer cet événement qu’en aidant quelques New-Yorkais à emménager dans leur nouveau logement et en célébrant les 22 milliards de dollars [environ 19,2 milliards d’euros] que notre ville investit dans la création de logements abordables ? C’est un défi auquel nous sommes tous confrontés et nous sommes ravis de le relever ensemble », déclare l’élu, avant de s’engouffrer dans l’ascenseur pour aller présenter deux appartements témoins qui sentent encore la peinture. La séquence, à laquelle Le Monde a assisté en exclusivité, est extrêmement encadrée. Elle n’en est pas moins représentative d’un réel problème que connaissent de plus en plus de villes dans le monde : la difficulté, pour les classes moyennes et populaires, d’avoir accès à un logement abordable. « C’est un terrain d’illustration qui nous permet de porter un sujet commun à l’échelle des grandes villes », commente après coup le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, dans la rame bruyante de la ligne L, qui le ramène vers Manhattan. « Nous sommes victimes d’un paradoxe. On fait tout pour que nos villes soient les plus attractives possible sur le plan économique et touristique. En même temps, nous voyons bien les effets pervers de la loi du marché, qui exerce une pression immense sur le logement. Nous n’avons que deux façons d’y répondre : limiter les effets spéculatifs, comme le permet en France l’encadrement des loyers, et travailler sur le stock de logements, en construisant ou en transformant du bâti », poursuit le Parisien. Ces outils, le maire de New York les a utilisés dès son entrée en fonctions. D’une part, en décrétant le gel des loyers pour un million d’appartements à loyer réglementé, une mesure qui a poussé plusieurs bailleurs à saisir la justice pour la contester – le dossier est toujours pendant. D’autre part, outre la construction de logements sociaux, en annonçant une taxe sur les résidences secondaires qui pourrait rapporter 500 millions de dollars si, là aussi, elle n’est pas bloquée par la justice, saisie par des propriétaires qui se considèrent comme injustement ciblés. En France, les communes dépendent du cadre législatif pour agir, et la Ville de Paris, qui estime que 10 % de son parc immobilier est composé de résidences secondaires, se bat aux côtés d’autres élus pour faire changer la loi. Le logement n’est pas le seul sujet à l’ordre du jour de ce week-end diplomatique qui a justifié la venue du maire de Paris dans la plus grande ville des Etats-Unis. Plus tôt dans la journée, les deux hommes se sont rencontrés à l’hôtel de ville pour une entrevue dont nous avons été tenus à l’écart, derrière le mur infranchissable de la communication ultracontrôlée de l’édile américain et des quelque 30 membres de son service de presse. Impossible, donc, d’évoquer ici l’accueil réservé aux cadeaux apportés par le maire de Paris : un luminaire forgé avec des lampes de la tour Eiffel, trois maillots siglés Mamdani (du Paris-Saint-Germain, du Paris Football Club et du Paris Basketball), une plaque de l’avenue de New York et un banc Davioud, qui n’a pas fait le voyage avec la délégation, mais sera installé quelque part à New York. « Il était très content et un peu embarrassé, car lui n’avait pas de cadeau pour nous… juste un maillot de foot qu’il a dégainé à la fin », soufflait, taquin, l’entourage de M. Grégoire. Ce qui n’a pas pour autant empêché ce dernier de ressortir, une heure plus tard, du New York City Hall sous le charme de son hôte new-yorkais. Sur le fond, « les maires ont abordé la piétonnisation, l’extension des voies de bus et l’approche audacieuse adoptée par Paris pour développer son réseau cyclable », a fait savoir Dora Pekec, porte-parole de M. Mamdani, dans un communiqué, ajoutant qu’il avait « fait part de son admiration pour le programme parisien des “rues aux écoles” ». Mercredi 9 septembre, le maire de New York a, en effet, annoncé le développement des open streets (« rues ouvertes »), inspirées du dispositif parisien de piétonnisation des rues devant des établissements scolaires. « Certains disent que Paris est en retard, mais nous sommes en avance par rapport à bien d’autres villes du monde », s’est, de son côté, félicité M. Grégoire. « J’ai partagé avec M. Mamdani quelques conseils sur vingt-cinq ans d’expérience à Paris : sur l’acceptabilité, le dialogue avec le monde économique, la logistique urbaine… Ainsi que des conseils politiques sur la façon de mener ce combat, qui nécessite du courage et qui peut se heurter à une forme d’impopularité que je n’ignore pas », a rapporté l’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo, qui était particulièrement tenace sur ces sujets. Les maires ont également discuté de la manière dont leurs villes respectives peuvent protéger les habitants contre le réchauffement climatique. « Nous avons parlé des sujets de rafraîchissement des sous-sols, et notamment des stations de métro de New York, qui ne sont pas climatisées, contrairement aux rames, a relevé M. Grégoire, dans la chaleur étouffante du quai où nous attendions notre correspondance. Ils sont en train de travailler sur un projet d’ingénierie intéressant qui consiste à capturer la chaleur du métro et à la stocker pour pouvoir la restituer plus tard avec des systèmes de conduction de chaleur entre les sous-sols et la surface. A Paris, nous avons un réseau de carrières et des grands sous-sols techniques où l’on pourrait utiliser les volumes d’air disponibles pour faire de l’échange thermique. » « New York peut aussi nous aider à aller plus vite sur les refuges climatiques, afin de proposer aux personnes qui habitent des logements insalubres ou qui sont à la rue des lieux de répit pendant les périodes de canicule », poursuit le socialiste, qui souhaite « identifier des grandes salles où l’on pourra pousser des meubles et mettre des lits, comme dans la salle Saint-Jean de l’Hôtel de ville ». M. Grégoire, qui doit participer à l’U20 tout le week-end, rentrera en France avec quelques inspirations, mais aussi certaines fiertés, comme celle de constater que Paris n’est finalement pas si sale en comparaison de certains quartiers de New York jonchés de détritus et de poubelles éventrées. Il n’a d’ailleurs pas pu se retenir de lancer à notre adresse, narquois : « Vous avez noté, hein ? C’est bien pire qu’à Paris. Vous l’écrirez dans votre article ! »