Revue de presse

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A Mayotte, l’échec de la « méthode Notre-Dame » choisie par l’Etat pour la reconstruction

Le Monde · 15/09/2026 · ← revue

En se rendant à Mayotte, entouré de six ministres, mercredi 26 et jeudi 27 août, Sébastien Lecornu a souhaité montrer que l’archipel, dévasté par le cyclone Chido, en décembre 2024, demeurait une préoccupation de son gouvernement. Ce qui a ressemblé à un conseil des ministres en miniature, consacré spécifiquement au département français de 323 000 habitants – le 101e et le plus pauvre –, avait pour but de dissiper la défiance, perceptible sur place, quant à la capacité du pouvoir central à répondre aux retards structurels du territoire et à accélérer sa reconstruction. Il s’agissait, en résumé, de transformer en travaux concrets la kyrielle de chiffres et de promesses avancés depuis la catastrophe. Le premier ministre a dû reconnaître que la route empruntée jusqu’à présent n’était pas la bonne et qu’il fallait remettre en cause les principes inscrits dans la loi de « refondation », promulguée en août 2025. « On a été capables de rebâtir notre cathédrale [Notre-Dame de Paris] en cinq ans [après l’incendie d’avril 2019]. Ce serait quand même un drame qu’on n’arrive pas à rebâtir Mayotte », estimait pourtant le président de la République, Emmanuel Macron, en survolant l’île, le 19 décembre 2024. Loi spéciale, puis création d’un établissement public ; désignation de Pascal Facon, un général de l’armée de terre, pour coordonner un plan de refondation ; allègement des procédures d’urbanisme habituelles : la reconstruction de Notre-Dame a servi de source d’inspiration, sans résultats probants. Le locataire de Matignon a tracé une nouvelle méthode pour redresser le territoire, admettant que les budgets ne se sont pas transformés assez rapidement en chantiers. Conscient de la déception et de la colère qui règnent dans l’archipel, Sébastien Lecornu avait, avant sa visite, écrit aux élus une lettre aux accents de mea culpa. Avec ce bilan, implacable : bien que 674 millions d’euros aient été inscrits au budget de 2026 pour la refondation de Mayotte, seulement 11,6 % des crédits votés ont été dépensés. La loi de programmation, elle, prévoit près de 4 milliards d’euros d’investissements jusqu’en 2031.

« Blocage »

Parmi l’inventaire des causes, l’ex-ministre des outre-mer (de 2020 à 2022) a cité le calendrier électoral, avec les municipales en mars, l’adoption tardive de la loi de finances pour 2026 en raison de plusieurs motions de censure, ou le désordre foncier du territoire. Le premier ministre a aussi attiré l’attention sur le fonctionnement de l’établissement public de reconstruction. Admettant un « blocage », il a décidé de renforcer les moyens humains de la préfecture de Mayotte. Une manière, sans le dire ouvertement, de déborder l’établissement, dont les relations avec le préfet n’ont pas toujours été aisées, et de reléguer discrètement au second plan la pièce maîtresse de l’architecture créée par la loi de refondation pour « sécuriser et piloter les projets d’investissement ». Il reste à savoir si cet empilement de compétences ne complexifiera pas encore un peu plus la chaîne décisionnelle. Surtout, près de deux ans après le passage de Chido, l’exécutif évoque une fâcheuse mise à l’écart des élus locaux dans le dispositif imaginé à Paris. « Les maires n’occupent pas la place qu’ils méritent dans cette reconstruction », a assuré Sébastien Lecornu devant les intéressés. Douze maires sur dix-sept ont été nouvellement élus en mars, ce qui jette les fondations d’un nouveau départ. Des gages leur ont été donnés. Lesdits élus se plaignent d’avoir lancé des chantiers sans pouvoir payer les entreprises, faute de versement des crédits de l’Etat. Celui-ci promet qu’une plus grande part (60 % au lieu de 30 %) des avances financières sera versée aux collectivités, alors que de nombreux dossiers de reconstruction, déjà ficelés, n’attendent que le décaissement des financements publics nécessaires.

« Défiance persistante »

Ce changement de cap est inattendu. Dans ce département créé en 2011, les services de l’Etat connaissent les lacunes des capacités d’ingénierie des collectivités pour mener à bien des projets complexes. Au-delà de cela, Paris a souvent adopté une attitude de prudence à l’égard du personnel politique mahorais, laissant planer le doute sur la probité de celui-ci en matière d’utilisation de l’argent public. Cette attitude est perçue par beaucoup comme méprisante et empreinte d’une pensée coloniale toujours prégnante. « L’Etat local a besoin de se décoloniser. Nous savons mieux que des fonctionnaires de passage ce dont nous avons besoin. La création de cet établissement public est la grande erreur de la loi de reconstruction, et elle ne s’explique que par la défiance persistante du pouvoir central à l’égard des élus mahorais », regrette ainsi Mansour Kamardine, avocat et ancien député Les Républicains. Le chef du gouvernement affirme donc vouloir faire des maires des alliés incontournables, ce que ces derniers souhaitaient vivement. L’Etat propose, non plus un grand plan pour Mayotte, mais dix-sept petits plans pour ses dix-sept communes. Ce faisant, il les incite à partager avec lui la responsabilité du bilan qui ne manquera pas d’être établi à la veille du scrutin présidentiel de 2027. A sept mois de l’échéance, le tournant pris est une habile façon de soulager la pression qui pèse sur le gouvernement. Une crise majeure serait malvenue dans un territoire qui a largement plébiscité Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle de 2022. Aux yeux des Mahorais, la triple candidate malheureuse à l’Elysée – et qui se présentera de nouveau en 2027 – est la seule à tenir le discours qu’ils attendent contre l’immigration clandestine. Les ratés de la reconstruction lui ont offert un nouveau terreau favorable pour se poser plus que jamais en sauveuse du territoire délaissé.