Revue de presse

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A Carcassonne, le maire RN Christophe Barthès poursuit ses outrances à coups de provoc sur les réseaux sociaux

Le Monde · 23/10/2026 · ← revue

Christophe Barthès pose le doigt sur une petite cicatrice, pile au milieu de ses deux paupières un peu lourdes. « Une bagarre avec des gens du voyage. L’un m’avait tordu mon rétro sur un bord d’autoroute, je l’ai traité de connard, il m’a pété le nez. J’ai fini par le redresser moi-même, crac ! », dit-il en mimant la manip avec ses mains. Le maire de Carcassonne chausse à nouveau ses lunettes et reprend le fil de l’entretien. Près de lui se tient son directeur de cabinet, Maxime Bot, 30 ans, ancien délégué départemental du Rassemblement national (RN) dans l’Aude, chargé de la jeunesse, qui semble veiller sur les outrances et anathèmes de cet élu qui enchantent les militants mais font parfois tache au sein du parti : comme cette fois, en juin, où un groupe de syndicalistes est aspergé d’eau au tuyau d’arrosage du balcon de l’hôtel de ville (« Allez, un peu de fraîcheur ! »), ou quand il se filme, truelle à la main devant des squats murés par ses soins pour défendre la propriété privée (« Rien n’est gratuit, c’est terminé ! »)… Une mairie est un service public qui se doit d’être neutre. Celle où reçoit le nouvel élu de Carcassonne, l’une des principales conquêtes du RN en mars 2026 avec ses 47 000 habitants, ne s’embarrasse pas de ce genre de formalité. Dans le bureau, le portrait du président de la République a été décroché et troqué contre une photo de Marine Le Pen enlaçant Christophe Barthès à l’Assemblée nationale, après son élection de député dans la 1re circonscription de l’Aude, en juin 2022. Sur le mur d’en face, Jordan Bardella pose avec lui devant la cité médiévale et ses remparts inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco. « Je ne crois pas du tout ce que dit Mediapart », confie le maire à propos des messages antisémites du chef du RN révélés par le site le 28 septembre. Adhérent frontiste depuis 2007, Christophe Barthès a surgi en politique après qu’en 2015 la fille Le Pen a exclu du parti et « tué » son père, Jean-Marie ; prenant modèle sur la candidate à l’élection présidentielle, il couvre le jeune chef du parti. « Je suis plus mariniste que bardelliste », reconnaît le maire de Carcassonne.

Festival apolitique du film, le « FAF »

Au pied de sa lampe de travail trône une côtelette en tissu, un doudou saignant offert par la Confédération française de la boucherie, boucherie-charcuterie, traiteurs. Du bœuf ? Du porc ? Christophe Barthès, 1,90 mètre et des épaules de pilier de rugby, aime la viande, le vin, la bonne bouffe, le terroir et les rites, y compris ceux qui ressuscitent la piété catholique populaire. Son programme culturel s’y résume presque : lancement prochain d’une nouvelle fête de la chasse et des traditions, foire de la Sainte-Catherine le 25 novembre, fête de la courge, défilé des Rois mages en janvier 2027, puis, le 29 mai, accueil du Canon français (ces banquets arrosés désormais sous pavillon du milliardaire catholique ultraconservateur Pierre-Edouard Stérin)… « Vous l’avez tant attendu ! », vient de poster triomphalement la mairie sur ses réseaux. Elle annonce aussi le retour dans la cité médiévale d’une fête du cochon et son intention de booster la feria. « Il ne s’agit en aucun cas de “traditions” comme à Béziers ou à Nîmes », précise Martial Andrieu, auteur d’une grosse dizaine d’ouvrages sur Carcassonne. Avant mars 2026 et la prise par l’extrême droite de la préfecture de l’Aude, ce département où François Mitterrand a obtenu son meilleur score à la présidentielle de 1981, cette figure locale avait toujours évité de parler politique sur son compte Facebook, « La vie à Carcassonne », très populaire à l’échelle de la ville (suivi par 63 000 followers). Mais « les attaques dont j’ai été victime m’ont obligé à défendre mon honneur et les valeurs de la République », dit sobrement ce ténor d’opéra. Car Barthès rend coup pour coup, bloque les comptes des uns, détourne les projets des autres. Après qu’Henzo Lefèvre, délégué général du Festival international du film politique, bien installé à Carcassonne depuis huit ans, a refusé locaux et subventions municipales pour l’édition 2027, la mairie a aussitôt annoncé la tenue dans la ville d’un… Festival apolitique du film, vite rebaptisé « FAF ». « Barthès à la mairie, la ville en parlait en riant tellement, ça semblait improbable. Cette élection, c’est la parabole d’un aveuglement sur fond de guerres d’ego », assène Yassine El Kdim, un adhérent carcassonnais des Verts de 18 ans, étudiant en droit et science politique à Paris-I et fondateur il y a six mois du collectif Nous Carcassonne, qui tient à l’œil la nouvelle municipalité. « Franchement, je ne m’y attendais pas du tout », avoue lui-même le nouvel élu d’extrême droite. La droite municipale jugeait alors que, entre lui et le très controversé candidat (Horizons) François Mourad, « c’était la peste et le choléra », convient le Carcassonnais Wilfrid Estève, président de l’agence photographique Hans Lucas et candidat au premier tour sur la liste du maire (divers droite) sortant, Gérard Larrat. Entre les deux tours, certains de ses colistiers rejoignent le candidat socialiste Alix Soler-Alcaraz, arrivé troisième, qui se maintient face à un homme que la gauche prend pour une grande gueule provocatrice typique de l’ancien « Midi rouge » ou pour un petit « Trump occitan ». Intuition mortifère. C’est ce dernier qui l’emporte. Christophe Barthès, 60 ans, est un élu « génération Marine ». Il n’a que deux ans de plus qu’elle et a aussi beaucoup entendu parler, enfant, de l’Algérie française. Côté maternel, on trouve en effet une génération de cheminots installés à Sidi Bel Abbes, berceau de la Légion étrangère française de 1843 jusqu’à l’indépendance du pays, en 1962. Une ville garnison comme Carcassonne, en somme. Sur le bureau du maire trône la photo du général Bigeard, père du 3e RPIMa (régiment de parachutistes d’infanterie de marine), basé à la caserne Laperrine, dans la ville basse. Défilés militaires, prise d’armes ou de commandement, concerts pour les blessés, « commémoration de Diên Biên Phu », rencontres avec le chef de corps, le nouveau maire ne rate pas une occasion de s’y rendre. Et ne bronche pas lorsque, fin 2025, l’aumônier des paras – depuis rappelé à l’ordre par le ministère des armées – cite devant l’autel une des expressions fétiches du futur maire : « Calmez-vous, les gauchistes ! Respirez par le nez ! »

Louis XVI, de Gaulle et Pasqua

Lorsque sa famille maternelle se « rapatrie » « après les événements » d’Algérie, elle atterrit à Trèbes, petite ville d’aujourd’hui 5 500 habitants posée à 7 kilomètres de Carcassonne, aux confluents du canal du Midi, de la rivière Orbiel, et d’un fleuve capricieux, l’Aude (les crues y firent six victimes en 2018), où les Barthès sont viticulteurs depuis « cinq générations ». Christophe, aîné d’une fratrie de trois enfants, y suit sa primaire avant quelques années de secondaire – un parcours scolaire heurté et interrompu bien avant le bac. Avant de reprendre l’exploitation de ses parents, le domaine Saint-Julia, 80 hectares qui donnaient du rouge du pays d’Oc, sur la route de Béziers (les vignes sont désormais arrachées), il commence comme maquignon, un métier oublié, vendant « pendant quinze ans » des canassons et des rosses sur les foires. « Comme je dis souvent, après ça, vous pouvez vendre n’importe quoi et endormir n’importe qui », dit Barthès. C’est l’une de ses formules cultes, avec : « Si on me met un pain, je mets un marron », « je me suis présenté à toutes les élections, sauf la présidentielle », « j’ai la patience d’une douzaine d’huîtres », ou encore « ça m’en touche une sans gratter l’autre », presque du Chirac dans le texte. Sa mère était cadre du RPR. Lui commence par y adhérer à son tour. Pas facile de s’y retrouver dans le corpus idéologique de Christophe Barthès. Il se veut républicain mais a gardé de sa grand-mère paternelle l’habitude de se rendre à la messe célébrant la mort de Louis XVI, chaque 21 janvier, à la basilique Saint-Nazaire de la cité de Carcassonne. « J’estime qu’il a été tué par les ancêtres de Jean-Luc Mélenchon. » Dans son bureau trône une statuette de Charles de Gaulle, nouvelle mascotte du RN, qui reluque son héritage après l’avoir haï, plus un portrait de Charles Pasqua, l’un des passeurs posthumes du RPR vers l’extrême droite. Barthès devine, il y a vingt-cinq ans, que cette formation de notables ne lui donnera pas sa chance. On l’y traite en douce de « bourrougne », un bourrin buté et maladroit, en occitan. Alors, il change de parti. Premier bulletin dans l’urne pour l’extrême droite au premier tour de la présidentielle de 2002 : « Comme je dis souvent, voter FN ou RN, c’est comme un dépucelage : quand on l’a fait une fois, ça vient tout seul les fois suivantes. » C’est sous cette étiquette qu’il tente de ravir sans succès la mairie de Trèbes en 2014, puis en 2020. Il échoue aussi aux législatives de 2017, où les trois députés socialistes de l’Aude sont battus par trois macronistes. Mais, en 2022, victoire ! Il gagne la 1re circonscription et entre à l’Assemblée avec deux autres députés RN, dont Frédéric Falcon, qui fait tomber la « circo » historique de Narbonne, celle de Léon Blum. Le député Barthès se distingue début 2024, en posant avec ses deux compères devant une pancarte recopiant la phrase lancée par un agriculteur de l’Aude aux élues écolos Sandrine Rousseau et Marine Tondelier : « Va faire la soupe, salope ! » En 2024, après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, la direction nationale du Nouveau Front populaire (NFP), la coalition de gauche, a une idée baroque : parachuter face à lui un candidat clivant et peu rassembleur, le chef de file du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), Philippe Poutou. Barthès est réélu. Mais Paris et l’Hémicycle le barbent. Trop de bla-bla. Ce qui l’intéresse, c’est d’être maire. Or Trèbes réélit régulièrement l’ancien socialiste Eric Ménassi : il lui faut donc cette fois changer, non pas de parti, mais de ville. Le député RN prend un petit pied-à-terre à Carcassonne et prévient sur le marché, près du Portail des Jacobins ou à la terrasse de la Brasserie des Platanes : « Je vais nettoyer devant les portes de nos concitoyens, au propre comme au figuré. » Le 22 mars, lors de la fameuse triangulaire, Barthès est élu avec 40 % des voix devant le candidat de la droite et celui du PS. Dans le cadre du non-cumul des mandats, il choisit aussitôt de laisser son poste de député à son suppléant. Tout va alors très, très vite, si vite que le maire juge aujourd’hui avoir « bouclé deux tiers » de son programme résumé en trois mots, « sécurité, tranquillité, propreté » (plutôt que « des grands projets à la con », expliquait son soutien le député RN Jean-Philippe Tanguy). Depuis avril, Christophe Barthès n’est jamais intervenu dans les sessions plénières de la communauté d’agglomération et a ouvert son mandat en quittant l’Association des maires de l’Aude et ses 433 communes : « Elle sert à rien. » Il a aussi refusé de participer aux rassemblements organisés par l’Association des maires de France après les violences urbaines qui ont explosé un peu partout dans l’Hexagone le samedi 17 octobre, et préféré appeler solennellement ses administrés à « soutenir les forces de l’ordre », le 14 novembre, devant le palais de justice de Carcassonne. Tout doit tourner autour de lui : ses « CM », ses community managers, restent tous les jours braqués sur sa personne jusqu’à saturer l’actualité locale. A la fin de son premier conseil municipal, le 29 mars, écharpe tricolore en bandoulière, il signe un arrêté antimendicité applicable illico dans cette ville où le taux de pauvreté atteint le double de la moyenne nationale, en exhibant bien haut son parapheur rose. Destination Facebook et Instagram pour les vieux, TikTok pour les jeunes, le tout orchestré par une jeune conseillère RN, Aulène Breda, et surtout le deuxième adjoint du maire de 24 ans, Florent Ghisi, qui vient de succéder à Maxime Bot à la tête de la fédération audoise du RN. Ex-attaché parlementaire du député Barthès à 19 ans, directeur de campagne en 2026, il est les yeux et les oreilles du maire, son incubateur d’idées, son souffleur aussi, à chaque conseil municipal.

La police, c’est lui

« C’est terminé. » C’est avec lui que Christophe Barthès peaufine sa formule choc, devenue une marque déposée, désormais floquée sur des tee-shirts et quelques mugs. Elle vise d’abord la presse. Le député ne supportait pas de voir « L’Indép’ » (L’Indépendant, propriété du Groupe La Dépêche du Midi de Jean-Michel Baylet) parler d’« extrême droite » ou de « vague brune ». Alors, sitôt élu, « terminé », la publicité municipale institutionnelle dans les pages du quotidien, les annonces légales, les accréditations pour le Festival de Carcassonne, en juillet, et l’accès à certains événements, comme l’inauguration d’une plaque pour les victimes du 7-Octobre. « Les Carcassonnais ne sont pas là pour engraisser une presse d’extrême gauche », a cinglé Christophe Barthès sur CNews. Il rit moins lorsque, le 8 septembre, le Midi libre révèle les propos racistes d’un policier municipal de la ville, César R., ancien para du 3e RPIMa, qui s’est enregistré lui-même, sans le savoir, en laissant sa caméra-piéton allumée lors d’une patrouille, en novembre 2025. « J’en peux plus, en centre-ville, du bicot, du Nègre, de l’Afghan », entend-on notamment. L’homme est bien connu du service d’ordre du RN : il protégeait bénévolement Jordan Bardella lorsque le chef du parti est venu soutenir le candidat Barthès, le 7 février, à Carcassonne. Le maire condamne les propos, tente de se défendre en rappelant que les images datent de 2025, l’année précédente, sous le mandat de son prédécesseur, mais des échanges internes à la mairie révélés par L’Indépendant témoignent qu’il avait été alerté de l’existence de la vidéo et de l’identité de son auteur peu après sa prise de fonctions. Or Barthès a toujours expliqué que la police, c’était lui, seulement lui. Il n’a d’ailleurs pas nommé d’adjoint à la sécurité. Beaucoup ont dit que « tout ce bazar » a contrarié Marine Le Pen en notant que le 18 septembre, lors d’un déplacement dans le petit village de Pomas, touché par une tornade estivale, Christophe Barthès était absent. « Mais pas du tout », répond Marine Le Pen à M Le magazine du Monde. Ami du maire de Carcassonne, le vice-président du RN et de l’Assemblée nationale, Sébastien Chenu, balaie aussi les soupçons de représailles. « Marine sait que son parti a toujours compté des “personnages”. Christophe s’amuse avec celui qu’il s’est construit, quelque part entre Obélix, Trump et Depardieu. Il est très demandé. » Barthès court en effet les fédérations, Vaucluse, Haute-Garonne, Haute-Saône, Nord, Gers, bientôt l’Yonne, prend de plus en plus d’assurance et pourra mesurer sa forte popularité le 5 novembre, lors de son élection au conseil national du RN, le « parlement » du parti. Entre-temps, il s’occupe de son dernier arrêté « antipigeons ». « Il y a trop de gens ici qui nourrissent les nuisibles. Leurs fientes donnent des maladies et attirent les rats. » Pause. Rire. « Vous inquiétez pas, on va pas exterminer la race des pigeons ! »