Un fiasco à 20 millions : comment la fuite en avant d'un ambitieux directeur a précipité la chute de ce campus privé à Rennes [Enquête]
Par Killian Tribouillard
À Rennes, la fermeture du campus privé The Land marque l’épilogue brutal d’une fuite en avant, masquée par les méthodes contestées de son directeur général, que personne n’a stoppé, malgré les alertes des salariés. Des dizaines d’étudiants « plantés », des salariés dans l’expectative, un campus de sept hectares hérissé de bâtiments flambant neuf déserté, des créances qui se comptent en millions d’euros et des responsables aux abonnés absents… Mercredi 2 septembre, l’annonce brutale de la « cessation d’activités » de The Land, le « premier campus européen dédié aux nouvelles ruralités », a fait l’effet d’une petite bombe. Dans la capitale bretonne, elle suscite beaucoup de questions. Elle intervient surtout à l’issue d’une course au développement d’un pôle d’écoles privées lucratives, qui se confond avec la personnalité contestée de son directeur général, Jean-Marc Esnault (*). Une fuite en avant que personne n’a stoppé, malgré les multiples alertes du personnel. Please close pop-out player to resume playback. - video playingUne résidence séniors évacuée en urgence près de Rennes après un incendie31/08/26 - Les Galettes du monde, «dernière parenthèse» avant la rentrée à Sainte-Anne-d'Auray22/08/26 - À Erquy, un gradin s’effondre juste avant le spectacle, 16 personnes blessées19/08/26 - Ruée sur les lunettes avant l'éclipse solaire10/08/26 - À Lorient, une enquête de police ouverte après l’incendie d’une voiture27/08/26 - Après le drame de Crans-Montana, la crêperie du Château d’eau menacée de fermeture à Ploudalmézeau26/08/26 - Lycée maritime du Guilvinec : 5 millions d'euros pour agrandir et rénover l'internat24/08/26 The Land ? Le projet est né en 2020 sur la base de trois lycées agricoles privés, installés de longue date à Rennes, La Guerche-de-Bretagne et Vitré, regroupés au sein de l’Association du groupe scolaire d'enseignement agricole Saint-Exupéry. Une entité, dirigée par Jean-Marc Esnault, dépendante de la Direction diocésaine de l’enseignement catholique (DDEC 35), du ministère de l’agriculture et membre du Conseil national des établissements agricoles privés, le CNEAP. Crâne rasé, longue barbe, lunette carrée et costume sombre. Jean-Marc Esnault a une « gueule », un look et un phrasé posé avec lequel il déroule ses « visions » et manie des « concepts ». Sur son site internet perso, il parle de lui à la troisième personne du singulier. Il s’y présente comme un « économiste et sociologue de formation ». « Jean-Marc Esnault est un leader visionnaire, engagé dans la transformation de notre rapport à la terre et à la société », se définit-il. « Bienvenue dans la nouvelle ruralité », « L’homme face aux défis du monde contemporain », « Transition, le mot qui voulait tout changer »… L'intéressé écrit aussi des livres, édités chez L’Harmattan. Un quatrième ouvrage était d’ailleurs annoncé pour bientôt. Son titre ? « Ce qui tient le monde. » Tout simplement. Avant le « crash », Jean-Marc Esnault cultive ses relations avec les politiques, le monde économique et les médias. Il les fréquente avec gourmandise, sous réserve qu’ils ne lui posent pas de questions qui le fâchent. Son CV « ultra-bright » fait l’impasse sur son embauche dans les années 90, en contrat aidé, comme surveillant dans l’un des lycées du groupe Saint-Exupéry, selon Splann. « Il a fait son trou, petit à petit, dans l’établissement jusqu’à devenir directeur général », se rappelle une enseignante, citée par le média en ligne. Peu importe, le charme agit. Son profil et sa personnalité séduisent les « prospects ». Ils rassurent aussi les investisseurs. Entre 2020 et 2023, le DG de The Land « lève » plus de 20 millions d’euros, fait construire des bâtiments rutilants et agrège, autour des trois lycées agricoles diocésains, une trentaine d’entités, dont une douzaine d’écoles supérieures lucratives, une offre en formation continue, une cité universitaire, une épicerie fine, un Think tank, un incubateur d’entreprises, des espaces « events »… Une réussite, saluée par une flopée de visites ministérielles et fondée sur un modèle économique « hybride », loue-t-il. Com’ huilée, sites internet soignés, vidéo « clippée », logos au top. The Land doit essaimer partout en France. Voir dans le monde, qu’Esnault parcourt pour recruter des étudiants susceptibles de se payer les formations de ses écoles. De l’Inde au Congo, en passant par les Émirats et la Californie. Mercredi 2 septembre, l’épaisse couche de vernis a donc craqué. Depuis, Jean-Marc Esnault a fermé son site personnel, vidé ses réseaux sociaux et disparu de la circulation (*). « C’est où est Charlie ? », rit (jaune) un représentant syndical. Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? « Ce n’est pas faute d’avoir prévenu », s’agace Annie Chapelet. Désormais jeune retraitée, l’ancienne enseignante a, avec ses collègues, multiplié les alertes aux autorités, pendant 5 ans, en qualité de déléguée CFDT du groupe Saint-Ex. En mars 2024, avec les autres élus du CSE, elle a aussi initié une grève très suivie dans les trois établissements agricoles, pourtant peu enclins à ce type de mouvement. Leurs revendications ? Recouvrir leur « liberté pédagogique » en sortant de la tutelle de The Land, dans lequel les trois bahuts ont été intégrés « à la hussarde ». Dans le viseur ? Les méthodes managériales du directeur général, son « opacité », « son mercantilisme », « l’invisibilisation des lycées agricoles au profit de The Land » et la chute continue de leurs effectifs. A l'interne, les salariés décrivent une ambiance « pourrie », marquée par un important turn-over. Le contraste est sévère avec l’image publique renvoyée par le campus. En 2024, en marge de la grève, Esnault se défend dans un entretien réalisé par nos soins. Les griefs des enseignants ? « Des incompréhensions », élude-t-il. Leur demande de démission ? « Je suis très à l’aise sur mon bilan. Je suis droit dans mes bottes. J’agis en accord avec mes convictions », assure-t-il en vantant le modèle de The Land et ses résultats économiques. L’homme se targue de disposer du soutien de son conseil d’administration, dont personne ne connaît vraiment la composition, sauf le nom de son président de l’époque, Alphonse Gautier (*), démissionnaire en février 2025. La seconde grosse alerte intervient un an plus tard, fin août 2025. Les délégués du CSE découvrent les comptes de The Land. Celui-ci accuse un déficit de 1,5 million d’euros. Le budget prévisionnel tablait « seulement » sur un trou de 100 000 €. Face aux demandes d’explications, la pré-rentrée est annulée. Le 30 octobre 2025, la situation budgétaire et managériale de The Land est rendue publique par une enquête de Splann. L’info remonte à Paris. Les autorités sont contraintes de réagir. Début novembre 2025, elles imposent le « divorce » entre les trois lycées agricoles privés et le pôle d’enseignement lucratif. La scission promet d’être compliquée. Il faut notamment savoir qui épongera les créances accumulées. Jean-Marc Esnault, lui, reste le patron de The Land. « J’ai tout fait pour faire cohabiter deux mondes : celui de l’enseignement des lycées agricoles et celui de l’enseignement supérieur avec l’intervention de cadres dirigeants, pour soutenir l’activité des lycées. Mais cela n’a pas été compris », explique-t-il. Le DG opère un virage serré sur l’aile. La « nouvelle ruralité » disparaît du programme. The Land devient une « school of management ». « Grounded leadership - real impact » est sa nouvelle devise. « The Land est destiné à former des stratèges, des experts financiers, des juristes en droit des affaires pour travailler dans des entreprises de grande envergure tournées vers l’international », vante-t-il sur le site du campus. Début 2026 est annoncé le projet « RBA » pour Rennes - Belgique - Abu Dhabi. 150 étudiants indiens doivent aussi rejoindre le campus à la rentrée de septembre 2026. Un partenariat est également annoncé avec Los Angeles. « En mai, Jean-Marc Esnault nous a dit que nous allions avoir près de 600 étudiants supplémentaires à la rentrée venus de l'tranger, témoigne une cadre pédagogique. Lorsque nous nous sommes inquiétés de connaître les mesures à prendre pour leur accueil, il nous a répondu que ce n’était pas notre problème. » En parallèle, le CNEAP entame des démarches auprès de la justice. Selon les syndicats, il s’agit d’accéder aux données financières. Le 22 juin, un jugement est rendu (**). Selon le compte rendu qu’en fait Esnault, dans un mail adressé aux délégués du personnel le 29 juin, il lui est totalement favorable. « Le CNEAP a sollicité à notre encontre une procédure de redressement judiciaire », écrit-il. Selon lui, le jugement estime que l’association du groupe scolaire Saint-Exupéry « n’est pas en cessation de paiements ». « Aucune difficulté économique ne justifie une mise sous surveillance ou un redressement. La procédure contre nous a été jugée infondée et instrumentalisée. La décision l’exprime sans ambiguïté, condamnant la partie adverse à nous verser des dommages et intérêts. » Dans un autre courriel, Esnault explique aussi que la scission avec les lycées agricoles a été retardée par ladite procédure. Nous sommes le 1er juillet 2026. Selon son DG, rien n’indique que The Land va cesser ses activités deux mois plus tard… Un conseil d’administration est convoqué lundi dernier, 31 août. Ses membres y découvrent la réalité. Selon nos informations, seuls 59 étudiants sont inscrits à The Land… Bien loin des 650 annoncés par le DG deux mois plus tôt. La situation économique est très compliquée. La décision est donc prise de cesser les activités. Présent au CA, Stéphane Chassard-Guillard, le directeur de la DDEC 35, y souscrit. « Il a été constaté que The Land était arrivé au bout de son chemin, explique-t-il. Compte tenu de la situation, notre objectif était d’abord de ne pas mettre en danger les futurs étudiants étrangers qui étaient censés arriver bientôt sur le sol français. » Le lendemain, mardi 1er septembre, l’annonce de la cessation d’activités surprend tout le monde. Les étudiants, les salariés mais aussi les créanciers. Vincent Bardon est « abasourdi ». Le président du groupe rennais éponyme a construit les trois principaux bâtiments du campus entre 2020 et 2023. Coût total des opérations : 18 millions d’euros. Il gère deux des trois SCI de The Land, au sein desquelles son groupe détient 49 % du capital, en partenariat avec l’association groupe scolaire d’enseignement agricole privé Saint-Exupéry, qui a la majorité. La « cessation d’activités » ? Vincent Bardon a été prévenu par Pierre Desprès (*), le nouveau président du CA de The Land, par téléphone, le 1er septembre. Que va-t-il se passer maintenant ? « Je dois rencontrer M. Desprès dans les prochains jours. Il va falloir que l’on gère cela. » Comme beaucoup, le chef d’entreprise est dans l’expectative. « On parle de cessation d’activités, mais cela ne veut pas dire grand-chose », analyse-t-il. Sur un plan juridique, l’absence de procédure collective susceptible de protéger les salariés et les créanciers détonne et étonne. L’enjeu est aussi de préserver les trois lycées agricoles privés. Ces dernières années, ils ont souffert des errements de The Land. Une « excroissance », comme la décrit Stéphane Chassard-Guillard. Arrivé à la rentrée 2025, le Directeur diocésain de l’enseignement catholique précise que celle-ci « n’a jamais été validée par nos instances ». Son institution n’a pourtant pas été en mesure de la stopper, alors même que Jean-Marc Esnault disposait d’une lettre de mission de l’évêque, en qualité de dirigeant de l’association du groupe scolaire d’enseignement agricole privé Saint-Exupéry. « Un dysfonctionnement », reconnaît Stéphane Chassard-Guillard. Existe-t-il un risque pour les établissements agricoles ? Interrogé, le CNEAP démine. « Le 1er septembre, le lycée Saint-Exupéry situé sur trois sites (Rennes, La Guerche-de-Bretagne et Vitré) a accueilli ses élèves pour entamer une nouvelle année scolaire (…) dans de bonnes conditions. Depuis plusieurs mois, une démarche de séparation entre les lycées et le groupe The Land était engagée. Dans ce cadre, une convention de “gérance libre” temporaire a été signée. Elle officialise ainsi cette (scission) (…). Le lycée Saint-Exupéry est donc aujourd’hui juridiquement et opérationnellement indépendant du groupe The Land. » Tous les risques sont-ils levés ? Stéphane Chassard-Guillard reste prudent. « Nous ne sommes pas sur un aboutissement total, précise-t-il. Il reste du travail et nous serons très très vigilants. » Principales difficultés : les créances accumulées par The Land. « Notre priorité est de restaurer l’attractivité de nos trois établissements qui sont d’excellents lycées », expose le Directeur diocésain, dont les pensées vont aussi aux étudiants du pôle lucratif, qui se retrouvent « plantés » par sa cessation d’activités. « On ne peut pas les laisser sans solution, insiste-t-il. Leur situation aurait dû être traitée par la direction de The Land, mais je vois que cela ne semble pas être le cas. Je leur dis que notre réseau de 120 établissements en Ille-et-Vilaine leur est ouvert. Je les invite à nous contacter. Sous réserve que nous puissions leur proposer une formation correspondant à leurs attentes, on ne les laissera pas tomber, je m’y engage. » La direction diocésaine a placé la nouvelle année scolaire sous le signe de « la promesse d’avenir ». « Celle de The Land n’a pas été respectée. Nous ferons en sorte qu’elle le soit de notre côté. » (*) Sollicités à plusieurs reprises, ils n’ont pas donné suite. Idem pour la direction du travail.
Les Immanquables à Rennes
Les samedis à 8h, l’actu rennaise que vous n’avez pas lue ailleurs
(**) Malgré nos recherches auprès de plusieurs juridictions à Rennes et Paris, ainsi que nos questions répétées au CNEAP, aucune précision ne nous a été donnée sur ce point. - « Un sentiment de toute puissance » : en Bretagne, il avait enlevé ses deux filles pour les emmener en Roumanie - Une femme avait été tuée dans un accident de chantier à Sizun : le tribunal de Brest a condamné le conducteur de la tractopelle - Plus de 5 kg de drogues saisis : à Lannion, un trentenaire condamné à trois ans de prison
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