Rennes et sa banlieue : pourquoi elles se méprisent ?
Abîme, coupure, barrière, fossé, fracture… En matière de séparation, la langue française propose un large éventail de synonymes. À Rennes, c’est plutôt le terme de « rocade » que l’on emploie. Le large ruban de bitume d’une trentaine de kilomètres fait office de ligne de démarcation entre la capitale bretonne et sa « couronne » - hors « cœur de Métropole ».
Magazine curieux et (im)pertinent !
Cette fracture physique est le fruit d’un héritage : celui du « modèle de ville archipel ». Théorisé au début des années 2000 par l’urbaniste et ancien élu Jean-Yves Chapuis, il projette une métropole aménagée autour d’une ville centre et des communes périphériques, formant des « îles » autonomes, séparées par des espaces agricoles ou naturels. Vertueux, ce modèle est censé limiter l’étalement urbain. Il n’est pas sans poser d’importants soucis en matière de transports.
Fracture
Ces derniers temps, la fracture entre Rennes et sa banlieue ne se limite pas à son caractère physique. « Rennes se coupe-t-elle de sa périphérie ? » Posée sur le site du Télégramme, la question a suscité un déluge de réponses… La capitale de la Bretagne serait devenue « inaccessible » (en voiture), « trop chère », trop « dangereuse »… À tel point que les habitants de la périphérie ne la fréquenteraient plus que pour y travailler – pour ceux qui y travaillent — et la « snoberaient » pour le reste. Parce qu’il y a désormais tout chez eux (et en mieux) : écoles, services, commerces, loisirs…
Derrière certains de ces témoignages, il ne faut pas attendre bien longtemps pour deviner une forme de ressentiment, alimenté par des représentations respectives caricaturales. D’un côté (intra-muros), on toise ces banlieusards « autosolistes » débarquant de leur pavillon en SUV pour rejoindre les zones d’activités. De l’autre (extra-muros), on s’agace du comportement hautain du « bobo » Rennais qui a troqué son monospace pour un vélo-cargo. Les 230 000 Rennais et les 250 000 habitants des 42 communes qui les entourent sont-ils, peu à peu, en train de se tourner le dos ?
Hyperconcentration
Plusieurs éléments illustrent le fossé dont on parle. À commencer par les concentrations. Un phénomène qui n’est pas propre à la métropole bretonne, mais qui est accentué par sa configuration macrocéphale et certains grands choix politiques.
Rennes monopolise l’attractivité économique de son bassin avec 55 % des emplois de la Métropole. Conséquence ? 91 000 personnes doivent la rejoindre quotidiennement, sans pouvoir bénéficier d’un réseau de transport collectif, lui aussi hyperconcentré, auquel ils contribuent pourtant. Même constat côté infrastructures : la grande majorité des équipements structurants se situe au cœur de son territoire, ne laissant que des miettes à la périphérie.
Sur un plan politique, Rennes tient aussi fermement les manettes du pouvoir au sein de la très puissante Métropole, malgré des municipales qui ont contribué à rebattre certaines cartes, sans remettre en cause cette prééminence. Enfin, les importantes évolutions sociologiques observées depuis le début des années 2000, sur fond de marché immobilier haussier, auraient contribué à élargir le « grand fossé ». Rennes est devenue une ville qui exclut les classes moyennes au bénéfice des très hauts et… des très bas revenus1. Pas de quoi calmer certains esprits.
Peu de foncier disponible à Rennes
Pourtant, dans les faits, la réalité n’est pas si simple. Sur un plan sociologique d’abord. À Rennes, la fracture s’opère entre les actifs « CSP + » et les autres surtout entre le sud et le nord de la ville et sa première couronne. Les données de l’Insee publiées fin 2022 révèlent aussi une tendance qui bat en brèche pas mal de préjugés : les bas revenus diminuent en deuxième et troisième couronnes pour augmenter dans le cœur de Métropole, tandis que les hauts revenus progressent nettement en périphérie. Une tendance qui va à l’encontre de la réalité du marché de l’immobilier, dans lequel les prix baissent à mesure que l’on s’éloigne de Rennes.
Rien de surprenant pour Guy Baudelle. « Le modèle résidentiel dominant avec une grande maison, trois garages, une piscine et un grand terrain perdure et séduit aussi les catégories supérieures, constate le professeur émérite en géographie. Or il est devenu difficilement accessible en première couronne, faute de foncier disponible. » Entre les urbains et les banlieusards, « on observe un mouvement push-pull, d’attraction-répulsion, poursuit Guy Baudelle. La campagne bénéficie de facteurs d’attraction comme la nature ou un terrain plus grand pour un coût moindre, mais aussi de répulsion de la ville : échapper à la pollution, au bruit ou au narcotrafic… »
La banlieue redore son image
Le ressentiment qui s’exprime ne peut pas, non plus, être attribué à un « déclassement » social, qui opposerait une « Rennes au top » avec une « périphérie à la traîne », comme l’a modélisé, à l’échelon français, le géographe Christophe Guilluy2. À l’instar de sa sociologie, les niveaux de redistribution assurés par la Métropole ne font pas apparaître un traitement à deux vitesses.
Au contraire, ces dernières années, la banlieue serait même redevenue désirable. Les zones d’aménagement concerté (Zac), portées par les communes et la Métropole, ont succédé aux lotissements-dortoirs des années 1980-1990. Elles ont permis de maîtriser les densités, d’assurer une mixité sociale et favoriser la création de commerces, de services et d’équipements. Un gage d’indépendance par rapport à la ville centre. En parallèle, les lieux « de convivialité » s’y sont aussi multipliés. Bars à tapas dans des zones industrielles, guinguettes dans des coins de verdure… Le « grand Rennes » porte, de plus en plus, des airs de bohème que l’on pensait jusqu’ici confinés à l’intérieur du périph’. Avec un petit truc en plus : la banlieue concentre des zones de loisirs comme Val d’Orson ou Cap Malo. Bowling, laser game, trampoline park, karaoké… Une offre introuvable dans la ville centre.
1 Plus de riches, plus de pauvres, la fracture rennaise, Le Mensuel de Rennes, janvier 2023
2 La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Christophe Guilluy, 2014, éditions Flammarion