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Rennes doit-elle en finir avec la ville-archipel ? « S’il existait un modèle parfait, ça se saurait », défend l’un de ses grands architectes [Entretien]

Le Télégramme · 03/11/2026 · ← revue

Comment est né le modèle de la ville-archipel qui, aujourd’hui, organise le territoire métropolitain ?

Dans les années 50, le maire Henri Fréville avait compris qu’il y avait un bouleversement complet. La population est passée à Rennes de 100 000 à 200 000 habitants en une vingtaine d’années. Il fallait construire des logements sociaux. Maurepas, Villejean, Le Blosne : ces ZUP ont été construites non pas en périphérie mais dans la ville. Autour, il y avait essentiellement des communes rurales qui voulaient le rester. Cela a permis de préserver la fameuse ceinture verte. Les urbanistes, aujourd’hui, voient cela comme quelque chose de très positif. À l’époque, c’était perçu comme sur une sorte de cordon sanitaire pour que les logements sociaux soient construits dans la ville. Les maires ruraux disaient : « On est dehors, on est bien ». Ils voulaient rester en dehors de ça. D’ailleurs, quand Henri Fréville a voulu faire sa communauté urbaine, cela a été refusé.

C’est donc ensuite, sur la base de l’existant, qu’est né le concept de ville-archipel ?

Quand nous sommes arrivés à la mairie, nous avons continué cette politique de logement, à travers le Plan local de l’habitant. Au départ, il était voté mais pas appliqué. Nous l’avons donc spatialisé, commune par commune. Avec le premier vice-président métropolitain de l’époque, nous avons mis en place cette notion de ville-archipel. L’idée, c’était qu’il n’y ait pas de banlieue collée à Rennes, comme on les voit à Montpellier ou à Nantes… L’objectif était aussi de préserver la ceinture verte, c’est-à-dire les très bonnes terres agricoles autour de Rennes qui ne sont pas du « vide », contrairement à ce que pensent certains. Les maires étaient contents puisqu’il y avait toujours la coupure entre la ville et les communes.

Pour que l’archipel vive bien, il faut pouvoir aller facilement d’une île à l’autre…

Dans un territoire, il faut pouvoir se déplacer, par exemple pour aller travailler. Ce modèle génère des distances car on préserve la nature et l’agriculture.

La ville-archipel a donc des défauts ?

Aucun modèle n’est parfait. Celui-là induit des évolutions de la mobilité. La difficulté, c’est qu’il s’agit d’un changement culturel. Mais, moi, je n’attaque pas la voiture contrairement à certains écologistes - pas tous - qui en font parfois un argument idéologique. Elle est nécessaire pour un certain nombre de choses. Elle a été une extraordinaire liberté dans les années 60-70. C’est pour cela que des lotissements ont été créés en dehors des villes. Elle permettait aux gens de quitter la ville et les grands ensembles.

Les futurs trambus de la Métropole doivent contribuer à mieux se déplacer dans la première couronne. Mais certaines communes périphériques ne cachent pas leur scepticisme sur leur utilité…

Que va-t-il se passer demain à Saint-Grégoire s’il n’y a pas de trambus ? Il y a une vraie dynamique aujourd’hui sur la métropole. Des emplois sont créés. Et à Saint-Grégoire, il y en a pas mal. Un jour, vous ne pourrez plus vous déplacer en voiture car ce sera complètement saturé.

Reste à convaincre les automobilistes de prendre les transports en commun…

Des études sont faites sur les déplacements à Rennes et dans la Métropole. On voit que le métro fonctionne très bien. Quand le trajet fait jusqu’à 2,5 km, ils vont aussi à pied ou à vélo. Mais, au-delà, les gens prennent assez peu le bus. Plein de gens qui disent : « Moi, jamais je prendrai le bus, je ne me sens pas à l’aise ». Ça ne se dit pas ça ouvertement, parce que c’est pas bien… Mais c’est ça, la réalité !

Nous pointions récemment dans un dossier que les difficultés de transports engendrent des frustrations chez une partie des habitants de la périphérie. Notamment chez ceux qui vivent en deuxième ou troisième couronne. Voire en dehors de la Métropole, où ils ne bénéficient pas des mêmes transports collectifs pour venir travailler. L’entendez-vous ?

Aujourd’hui, les gens peuvent travailler dans un territoire mais habiter dans un autre. Vivre à Châteaugiron par exemple, qui se développe grâce à Rennes et sa métropole. Et pourtant, son ancienne maire Françoise Gatel (aujourd’hui ministre, NDLR) continue d’opposer l’urbain et le rural. Je vous prends un exemple concert : je vais parfois travailler à Saint-Malo, où je me rends en train. Un matin, je croise une habitante de Combourg qui vient travailler tous les jours en TER à Rennes. Et elle était très contente. Ces mutations-là, elles vont se faire.

En attendant que les comportements changent, les difficultés d’accès à la ville-centre peuvent provoquer de la colère voire une fracture sociale…

Une partie du problème vient aussi du fait que certains maires ne jouent pas jusqu’au bout le jeu de la ville-archipel. Ils disent : « Ah, on est bien en dehors de Rennes ! » Mais sans expliquer ce que cela implique en termes de transports. La ville-archipel a des avantages et aussi quelques inconvénients. S’il y avait un modèle parfait, ça se saurait.

Le problème vient-il aussi du fait que les activités économiques ont été concentrées dans le cœur de la Métropole ? Si les emplois étaient mieux répartis sur le bassin de vie, les problèmes d’accessibilité seraient sans doute très différents.

Certaines communes sont très partantes pour avoir des emplois chez elles mais sont contre la construction de logements pour accueillir les salariés ! Restons sur l’exemple de Saint-Grégoire : la commune accueille les Hôpitaux privés. Où vivent les employés ? Les municipalités feraient bien de réfléchir à cela. Quand un maire se félicite d’accueillir une activité économique, il faut aussi se poser la question de l’accueil des salariés. Et puis, parfois, les habitants ne choisissent pas toujours les endroits qui correspondent à leur mode et vie ou leur métier. On ne peut pas avoir de solution à tout, tout le temps.

Encore faut-il pouvoir vivre près de là où on travaille… Les prix de l’immobilier le permettent-ils toujours ?

Le PLH vous permet d’avoir des logements sociaux aussi bien à Pacé qu’à Rennes ou Saint-Grégoire. Et je rappelle que la majorité des habitants remplit les conditions de ressources pour y accéder. Par ailleurs, sur Rennes métropole, vous pouvez avoir des maisons pas chères sur des terrains pas chers grâce au PLH. Il faut être simple et expliquer cela aux habitants.

Que répondez-vous à ceux qui disent ne plus venir à Rennes ?

Il y aura toujours des gens qui le diront. Cela dépend beaucoup des modes de vie. Quand on me dit qu’on ne pourrait plus venir en voiture dans le centre-ville, je réponds : vous connaissez Zurich ? C’est la ville la plus riche d’Europe. Il n’y a que du tram au centre-ville et quelques Rolls-Royce ! C’est interdit d’aller en voiture. Copenhague : interdit !

Et tant pis pour le ressentiment ?

Non, je comprends les ressentiments. Je ne dis pas que ce qu’ils disent est idiot. Il faut toujours écouter. Cela vous fait évoluer vous-même. Mais on ne mettra jamais tout le monde d’accord, d’autant moins dans cette époque de polarisation.