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« On est lâché par les autorités » : en Bretagne, cette commune face au scandale des maisons fissurées

Le Télégramme · 05/10/2026 · ← revue

Cette commune est un symbole. En Bretagne, Pont-Péan, au sud de Rennes, est, en Bretagne, la zone la plus durement frappée par le phénomène de retrait-gonflement des sols argileux (RGA). Le processus est simple, mais ses conséquences peuvent s’avérer dramatiques. Aux beaux jours, les sols argileux, sous l’effet de la sécheresse, se rétractent. Puis, quand vient l’hiver, ils gonflent sous l’effet de la pluie. Le mouvement du sol fragilise les constructions et des fissures, parfois importantes, apparaissent sur les façades des habitations.

À Pont-Péan, plus d’une centaine de maisons sont touchées par ce phénomène, sur les 2 000 habitations que compte la cité. Avec le changement climatique, et la succession d’épisodes de sécheresse, comme celle que la région traverse cette année, et d’inondations en hiver, le risque est grand de voir ces fissures se multiplier.

« Des fissures, j’en ai partout autour de la maison »

C’est le cas de Benjamin. Propriétaire d’un pavillon dans un lotissement de Pont-Péan depuis 2024, il n’avait alors aucune fissure apparente. Depuis, elles se sont multipliées. « Aujourd’hui, j’en ai partout, tout autour de la maison », s’alarme-t-il. Des fissures à l’extérieur et à l’intérieur qui ont des conséquences sur sa structure. « Regardez cette fenêtre, j’ai du mal à la fermer. Et cette porte, je dois la relever d’un demi centimètre pour pouvoir la clancher ». Dans sa rue, son cas n’est pas isolé. Il y dénombre « cinq ou six maisons touchées par des fissures ». Aujourd’hui, il vit « dans l’angoisse. J’ai mis toutes mes économies dans cette maison. On habitait à la campagne, on est venu ici pour être plus proche de Rennes, pour nos enfants. Quand on voit ça, on est dégoûté ».

Dégoûté, et plongé dans l’incompréhension. Car Benjamin a entamé des démarches auprès de son assurance. Qui n’ont rien donné. « Mon assurance m’a répondu que la commune n’avait pas obtenu l’état de catastrophe naturelle et qu’on ne pouvait donc pas bénéficier d’une prise en charge pour des réparations. Le sentiment, c’est qu’on est lâché par les autorités françaises ».

Un combat judiciaire

Car le combat que livre Pont-Péan avec les fissures sur ses maisons est, aussi, un combat judiciaire. Si la demande de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle est assez simple à réaliser en ligne, c’est ensuite que tout se complique. « Nous avons envoyé des demandes pour les années 2016, 2018, 2021, 2022, 2023, 2024 et 2025, explique Stéphane Ménard, ancien premier adjoint au maire à l’urbanisme. Toutes ont été rejetées par l’État. Nous avons donc fait un recours auprès du tribunal administratif de Rennes. Cette demande n’a pas abouti non plus et, aujourd’hui, la demande est en cours d’appel à Nantes. On est toujours dans l’attente. Pour les habitants, c’est difficile à entendre et surtout difficile à comprendre. »

L’État a placé deux fois la commune en état de catastrophe naturelle, en 1998 pour la sécheresse de 1995, et en 2005 pour celle de 2003. Certains sinistrés avaient ainsi pu engager des travaux, pris en charge par leur assurance. « Mais ce fut tout de même au prix d’un bras de fer avec l’assureur, explique Jacques (*), un habitant concerné. Mon carrelage s’était fissuré et avait été remplacé ». Depuis, ce statut n’a plus été accordé à la commune. Ce qui a coupé net toute possibilité, pour les nouveaux sinistrés, de pouvoir engager des réparations qui peuvent se chiffrer en dizaines de milliers d’euros.

« Tout le monde en a peur »

En 30 ans, le sujet a créé un vrai traumatisme dans la commune de 4 245 habitants. Une association a été créée pour fédérer les sinistrés, mutualiser les demandes et partager les conseils pour les démarches et travaux à envisager. Pour se donner plus de poids face à l’État, aussi et rendre visible leur combat. Mais rien n’y a fait. Et l’association ne cesse d’accueillir de nouveaux membres. Ici, tout le monde connaît quelqu’un, un voisin, un ami, un membre de la famille, touché par ces fissures. « J’ai un copain, à quelques rues de là, qui a de gros problèmes de fissures, raconte ce retraité du quartier du Bois Esnault. Moi, je n’en ai pas, mais c’est dans nos têtes, je regarde très régulièrement sur mes façades si une fissure n’est pas apparue, surtout en ce moment avec la sécheresse. Tout le monde en a peur ».

À tel point que le mot fissure devient tabou. La mairie, en première ligne dans le combat pour faire indemniser les victimes, n’a pas répondu à nos sollicitations. Idem du côté de l’association, dont le bureau refuse désormais de parler aux médias. L’idée ? Travailler dans l’ombre pour mieux faire avancer le dossier. Mais aussi arrêter d’alimenter le « Pont-Péan bashing ». En clair, parler des fissures donnerait une mauvaise image de la commune. Notamment auprès de potentiels nouveaux arrivants.

« Des acquéreurs potentiels passent leur chemin »

Une crainte pas tout à fait sans fondement. Richard, sinistré lui aussi, mais à Bourgbarré, confie avoir renoncé à faire construire à Pont-Péan quand il a pris connaissance de ce problème. « Avec tous les articles sur le sujet, il est vrai que des acquéreurs potentiels passent leur chemin quand on leur propose un bien ici, admet Lucas Narv, agent immobilier chez Barth Immobilier, à Pont-Péan. Maintenant, c’est un petit peu étiqueté sur la ville. Mais ça n’a pas vraiment d’impact sur les prix du marché car avant de mettre un bien à la vente sur la commune, on regarde ce qui a été fait et quelles fondations ont été réalisées pour la maison, pour savoir si c’est une maison amenée à avoir des problèmes ou pas. En cas de doute, on ne prend pas de mandat sur le bien ».

C’est ce que vit Anne Girardet, dont le bien est pour ainsi dire « devenu invendable ». Membre historique de l’association des sinistrés, elle symbolise presque à elle seule les ravages que peut causer ce phénomène naturel. Sa maison des années 1940 est posée dans l’artère la plus passante de la ville, rue de Nantes, tout près du bourg. Sur ses murs, des fissures énormes, qui ont fait le tour des médias nationaux. « Jusqu’à il y a trois ans, notre maison n’avait bougé qu’à l’extérieur, mais maintenant, les placos pètent à l’intérieur, comme le carrelage. C’est un stress permanent, on a peur que l’étage tombe. »

« Je dois rentrer le ventre pour accéder à la cuisine »

Au rez-de-chaussée, la chambre est condamnée. Et pour cause. « Le volet ne peut plus s’ouvrir à cause des fissures. Avant, c’était notre chambre. Aujourd’hui, c’est un débarras ». Selon la saison, c’est la porte d’entrée qui coince. « On doit parfois entrer par une autre porte ». En ce moment, c’est celle de la cuisine qui ne s’ouvre plus en totalité. « Je dois rentrer le ventre pour y accéder », déplore son conjoint, Loïc. La voix étranglée par l’émotion, il se dit « très angoissé. J’y pense tous les jours. Et quand j’entends des passants se demander comment on peut vivre dans un endroit pareil, ça me fait mal. Car nous, on n’y est pour rien ».

D’autant que la maison a déjà subi de lourds travaux. Après la reconnaissance de l’état catastrophe naturelle en 2005, une façade de la maison a été entièrement reconstruite. Depuis, les fissures sont revenues. « Aujourd’hui, beaucoup de mes connaissances me disent que je laisse ma maison s’abîmer et que je ne fais rien. Mais que dois-je faire ? Si je fais venir un expert indépendant, il va me chiffrer 100 000 € de réparations. Je n’en ai pas les moyens ». Bien qu’attachés à Pont-Péan, Luc et Anne Girardet n’ont désormais qu’une envie, partir. « On m’a proposé 100 000 € pour la maison l’année dernière, alors qu’elle a été évaluée à 300 000 € en 2010. Donc on a dit non. Et on reste ici. C’est triste. Nous sommes de jeunes retraités, on avait fait plein de projets, mais on a tout mis de côté. »

Reste le combat pour faire reconnaître par l’État les dommages causés par ce poison lent. Ce mercredi 7 octobre, une réunion publique, à laquelle plusieurs nouveaux habitants concernés devraient assister, est organisée à Pont-Péan. Restera ensuite l’appel auprès du Tribunal administratif de Nantes. « Pour l’instant, on n’a aucune nouvelle », regrette Anne Girardet. Qui voit une nouvelle menace poindre. « Avec le retour de l’automne et des pluies abondantes, le sol va encore gonfler comme une éponge. Après une telle sécheresse, j’ai très peur des nouvelles fissures ».

(*) le prénom a été modifié