« L’eau était noire, c’était impossible de respirer tellement ça puait la pomme » : en Ille-et-Vilaine, la colère des pêcheurs contre un gros producteur de cidre
Le jeudi 29 octobre 2026, le cours d’eau de l’Yaigne, petit affluent de la Seiche situé à Domagné, à l’ouest de Rennes, a été soudainement perturbé par une pollution visuelle et olfactive. « L’eau était noire, c’était impossible de respirer tellement ça puait la pomme », s’indigne Jérémy Grandière, président de la Fédération de pêche d’Ille-et-Vilaine. La cause ? Un débordement d’eaux usées industrielles stockées dans une lagune de l’usine Eclor Boisson, producteur du cidre Loïc Raison, qui a provoqué le rejet accidentel de 400 m³ d’effluents non traités au cours de la nuit du 29 au 30 octobre.
Alertée immédiatement par l’entreprise du groupe Agrial, l’Unité Départementale de la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) s’est rendue sur place le 30 octobre pour inspecter le site. Afin de stopper l’incident, l’usine a suspendu temporairement l’activité de son atelier de conditionnement pendant 24 heures. « Nous déplorons cette situation et comprenons les inquiétudes. Nous mettons tout en œuvre pour prévenir tout nouvel incident », s’excuse l’industriel.
La goutte de trop après la sécheresse
Mais comment la station d’épuration de l’industriel breton a pu déborder ? L’usine Loïc Raison est soumise à des normes de rejet strictes pris au titre de la réglementation sur les Installations Classées pour la Protection de l’Environnement (ICPE). Ce qui autorise l’usine à rejeter chaque jour jusqu’à 500 m3 d’effluents traité. Un débit régulé sur celui de la Seiche.
Mais depuis le 26 mai 2026, en raison du niveau « crise sécheresse » activé sur le département, l’entreprise ne peut plus rejeter ses eaux traitées. Elle doit stocker l’intégralité de ses eaux usées brutes et traitées dans ses quatre lagunes de stockage. Cela représente une capacité totale de 78 000 m³, soit l’équivalent théorique de 156 jours de réserve. « Dans le même temps, deux équipements destinés au transfert des effluents vers une autre lagune de stockage ont subi des pannes », explique l’entreprise. Ce qui a provoqué le débordement.
Saisis par la DREAL, les inspecteurs de l’environnement de l’Office Français de la Biodiversité (OFB) ont mené, les 30 et 31 octobre, des prospections le long de l’Yaigne. Dans leur rapport, les agents ont indiqué n’avoir constaté « aucun préjudice environnemental direct » ni de mortalité de poissons, se déclarant « dans l’impossibilité de caractériser factuellement une pollution au sens de la loi ».
Une décision qui a fait rougir de colère le président de la Fédération de pêche d’Ille-et-Vilaine. « Ce qui est assez incroyable, c’est que l’OFB se positionne en disant qu’il n’y a pas de mortalité de poissons ni d’atteinte environnementale. Mais s’il n’y a pas de poissons morts, c’est parce que les pollutions précédentes ont déjà décimé le peu qu’il restait », fustige Jérémy Grandièr qui a déposé plainte contre X.
Le défenseur de la biodiversité et des milieux aquatiques déplore également les décisions de l’État : « Aujourd’hui, en Ille-et-Vilaine, on a des rivières qui sont tellement matraquées, où il n’y a plus de vie. Mais maintenant, en toute légalité, en toute impunité et sans aucun scrupule, on autorise les différents industriels à rejeter toute la merde qu’ils ne sont pas en capacité de traiter. Dans le département, seulement 3 % des masses d’eau sont en bon état écologique, et on continue avec cette même logique. »
Une dérogation jusqu’en janvier 2027
Avec ses lagunes qui ont atteint plus de 95 % de leur capacité de stockage depuis mai, l’usine Eclor a fait une demande de dérogation auprès de la préfecture. Instruite depuis plusieurs semaines et indépendante de l’accident récent, cette demande vise à autoriser des rejets exceptionnels d’effluents traités jusqu’au 31 janvier 2027. « L’autorisation exceptionnelle de rejets dans l’Yaigne des effluents traités par notre station d’épuration et conformes aux exigences, évitera le débordement du stockage de nos lagunes et sécurisera durablement l’exploitation du site », explique le groupe d’agroalimentaire.
Néanmoins, pour obtenir cet accord, l’entreprise est soumise à des conditions strictes comme le pilotage accru de la station d’épuration, une hausse des contrôles de qualité des eaux traitées avant rejet, une inspection visuelle au moins deux fois par jour de l’Yaigne et de la Seiche, et l’arrêt automatique des rejets au moindre constat de non-conformité ou de dégradation du cours d’eau. La préfecture exige de l’entreprise, en complément de ces mesures d’urgences, la remise d’une étude « qui devra présenter des solutions structurelles pour que l’usine puisse gérer de telles périodes de sécheresse prolongée à l’avenir sans avoir à solliciter de dérogations exceptionnelles. »