« Je n’avais pas mis les pieds ici depuis la fac ! » : voici ce qu’est devenue la rue de la Soif à Rennes
Je l’ai quittée il y a des années, mais elle n’a jamais cessé de me hanter. Avant de débarquer à Rennes en 2006, on m’avait promis monts et merveilles sur cette venelle plus célèbre que le Parlement et le Stade rennais. Ici, les pintes devaient s’écouler au prix d’un ticket de métro. On racontait que la fée Morgane se glissait au fond des verres, sous l’œil de la duchesse Anne. En Bretagne, la magie n’est jamais loin. Surtout ici, dans ces bouges logés dans des masures aux pans de bois branlant. De mon baptême du feu ne restent que des images floues : éclats de rire, notes de guitare cradingues glissant sur le pavé, foule devant les tireuses…
Magazine curieux et (im)pertinent !
On dit aujourd’hui de la rue de la Soif qu’elle est morte, liquidée, refroidie. J’ai épluché les dossiers, lu les articles, rencontré des « grands témoins ». Un nuage de mots résonne dans ma caboche : alcool, baston, surin, stups, crime et préemptions… Mais s’il y a un truc que j’ai appris en deux décennies à Rennes, c’est qu’ici on adore brûler ce que l’on a aimé dès que ça picote. La rue de la Soif a-t-elle expiré comme le croassent les oiseaux de mauvais augure ?
Me revoilà devant elle, en ce jeudi soir d’octobre 2026, pour le vérifier. Immobile à sa lisière, hésitant, comme le jeune actif débarqué il y a vingt ans. J’inspire un grand coup avant de poser la semelle sur ces pavés polis par les ans et lustrés par des hectolitres de liquides douteux.
Il est 20 h. Les places Saint-Michel et Sainte-Anne sont bondées. Entre les deux, la rue de la Soif est endormie. Les oiseaux de nuit n’ont pas encore quitté le nid. Je me pose au Melting Pot. Le bouge affiche 35 ans de comptoir. Derrière les tireuses, Soizic Le Guillou. À bientôt 70 balais, la matrone a survécu à la poigne de la préfète Bernadette Malgorn dans les années 2000, aux préemptions municipales et à la crise sanitaire. Mais la préf’a failli lui porter le coup de grâce. Vingt ans après le règne de la « mère fouettarde des nuits rennaises », les services de l’État font à nouveau trembler ce petit monde à coups de fermetures temporaires. Comme le Ty Anna, le Sketch et le Petit bar, le Melting a écopé de deux mois de suspension après une agression et le stationnement récurrent de « petites frappes » devant sa terrasse. Soizic ne fait pas le poids face à la pègre. « Je vide moi-même », glisse-t-elle en désignant, sous le zinc, un shocker électrique invisible. Quant aux flics, « ils passent, mais ne s’arrêtent pas ».
Carcasses de troquets abandonnés
Je reprends ma filature. Je longe une bordée de kebabs aux lumières criardes. Je passe mon tour. Mon estomac n’a plus 20 ans. Je bifurque vers Crousty league. Ouvert en février, ce repaire de la génération TikTok affiche son premier plat à 5 balles et draine une foule compacte. L’encéphalogramme de la rue remonte. Sur la terrasse de l’Annexe, les langues se délient au rythme où descendent les pintes à 4,50 €. Les tablées serrées encouragent les rapprochements. À côté, Manuela, Mexicaine, et Ivan, Espagnol, sont étudiants. « On vient ici parce qu’il y a un videur, c’est plus safe. » À ma gauche, Olane, Américano-Rwandais, est un habitué. « C’est le premier endroit où je suis venu à Rennes », s’enthousiasme-t-il. Plus loin, deux filles jouent à chifoumi, trinquent avec des retraités en transit vers le métro, avant de lever leur verre à toute la terrasse. Je me revois 20 ans en arrière.
22 h 30. Je me dirige vers l’Obsydian, le dernier troquet à s’être installé ici, début 2026. Les enceintes crachent le metal pirate d’Alestorm. Dans cette micro-réincarnation du Hellfest, il se passe quelque chose. Exit les gamins à la toison clairsemée. Place aux trentenaires barbus. Au comptoir, un client m’a démasqué : « Je viens tester la rue, comme toi. Je n’avais pas mis les pieds ici depuis la fac ! » Entre vieux, on se comprend. Son verdict ? « Elle survit, elle s’adapte, elle se recompose. » Un vrai truc rennais ça, la ville qui se reconstruit sur elle-même.
Sur ces considérations urbanistiques, je me dirige vers Monsieur le zinc. Installée en 2018, la franchise du multipropriétaire René Bouan1 navigue à contre-courant avec son concept de bière en libre-service. Il est minuit et on joue des coudes pour gagner l’étage et embrasser la venelle en un coup d’œil.
Côté Sainte-Anne, la foule est agglutinée devant la poignée de bars rescapés, comme à la grande époque. Côté Saint-Michel, sept carcasses de commerces abandonnés s’alignent le long des pavés et semblent, comme une tumeur, grignoter la rue, cellule par cellule. Dans cette zone interlope, les passants pressent le pas, au milieu d’ombres errantes qui débouchent de l’impasse des Barrières. Sur les 14 bars qui jalonnaient jadis les 87 m de la rue la plus dense de France en troquets, il n’en reste que 5.
De quoi déclarer le décès de la rue de la Soif ? Le cadavre bouge encore, assurément. L’esprit demeure, par endroit. Pour combien de temps ? Une chose est sûre, les responsables de cette lente agonie courent toujours. L’enquête ne fait que commencer.