« En cas d’urgence, on ne peut joindre personne » : le ras-le-bol des habitants de cette commune bretonne sans réseau
À mesure que l’on s’approche du bourg, les barres indiquant la qualité du réseau téléphonique s’amenuisent sur l’écran. Jusqu’à totalement disparaître. Dans le coin, tout le monde le sait : Forges-la-Forêt (Ille-et-Vilaine) est en zone blanche. Soit un lieu où le réseau mobile et l’accès à internet par un opérateur sont totalement absents. On nous parle de la 5G + et même de la 6G, mais nous, à Forges, on n’est toujours pas arrivé à la 1G, plaisante Auguste Lebreton.
Cet habitant de 79 ans retrouve très rapidement son sérieux. Il s’inquiète pour la sécurité des habitants, mais aussi de celle des nombreux conducteurs qui traversent quotidiennement le centre de la commune, coupée en deux par une départementale largement empruntée – et à côté de laquelle il habite. Chaque jour, on compte environ 3 000 véhicules. En cas d’accident, il est impossible de joindre les pompiers ou les gendarmes !
« En cas d’urgence, on ne peut joindre personne »
Une inquiétude que partage son voisin, Jean-Marc Cayla. Il en a même fait les frais, en janvier 2026. Alors qu’il était chez lui, le sexagénaire est victime d’une embolie pulmonaire. J’ai fait un malaise dans ma cour. Ma compagne était avec moi et a voulu appeler les secours. Faute de réseau, elle a dû me laisser le temps de courir à quelques centaines de mètres, au niveau d’un carrefour où, on le sait, on capte mieux. Une fois les secours prévenus, cette dernière a dû quitter une seconde fois son compagnon pour retrouver du réseau et leur indiquer la route.
Une fois Jean-Marc Cayla pris en charge par le Samu (Service d’aide médicale urgente), le problème se posait de nouveau. Avant de partir, la médecin a, elle aussi, dû se rendre à cette bulle de réseau pour joindre ses collègues et apprendre dans quel établissement elle devait me conduire, se souvient-il.
On aurait le temps de mourir mille fois, glisse, amer, un habitant qui assiste à ce récit. Car ils sont une dizaine à s’être récemment ralliés à cette cause : ramener du réseau sur Forges-la-Forêt. Leurs regards et leur colère sont aujourd’hui tous tournés vers les opérateurs de téléphonie. Free, SFR, Orange, Bouygues… S’ils ne partagent pas le même opérateur, tous ont le même problème.
Une antenne-relais attendue depuis plusieurs années
Les raisons de ce trou dans la couverture mobile à cet endroit précis ? Un manque d’antenne-relais. Nous attendons depuis de nombreuses années la construction d’une nouvelle. Un champ appartenant à la mairie a même déjà été choisi en 2024 par ATC France, qui met en place ce type de pylônes. Mais depuis, plus rien, malgré mes sollicitations. J’ai même averti le sous-préfet et Françoise Gatel (ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation) de la situation, en vain.
Le rôle d’ATC France s’arrête là où commence celui des opérateurs. L’entreprise se charge uniquement de trouver des sites où implanter ses antennes. Elle fait ensuite un appel d’offres auprès de ces derniers, afin de trouver un exploitant preneur. À ce jour, aucun ne s’est manifesté. On m’a dit que ce ne serait pas assez rentable de s’implanter chez nous, souffle Yves Boulet. En 2023, Forges-la-Forêt comptait moins de 270 âmes, selon l’Insee. Contacté, le service communication d’Orange le confirme à demi-mot. Nous avons fait le choix de ne pas nous positionner sur ce site pour des raisons économiques.
Les habitants prêts à se mobiliser
Le problème, c’est qu’on paie nos factures plein tarif, mais on n’a pas le service pour lequel on paie, s’insurge Patrick Boulet, lui aussi concerné. À plusieurs reprises, j’ai demandé un geste commercial. On a fini par me proposer une réduction pour un abonnement Netflix – qui impliquait que je m’y abonne. Cela ne m’intéressait pas, confirme une autre habitante, Odile Romenteau. On n’a plus d’école, plus de commerce. Et même le distributeur de pain ne fonctionne pas convenablement par manque de réseau… poursuit Patrick Boulet, qui ne décolère pas.
S’il faut que nous montions un collectif pour nous faire entendre, nous le ferons, affirme, décidé, Jean-Marc Cayla. Lors des échanges, le mot catastrophe revient à plusieurs reprises. Yves Boulet enfonce le clou en évoquant la tempête qui a traversé la commune au printemps dernier, coupant l’électricité dans de nombreux foyers. Dès qu’une panne survient, nous n’avons ni téléphone ni internet. Nous sommes alors totalement coupés du monde.