« Économiquement, c’était une bouffée d’oxygène » : à Rennes, comment des jeunes se tournent vers OnlyFans pour gagner leur vie
Le graffiti ornait le métro Charles-De Gaulle, en marge des manifestations d’octobre : « Obligé d’ouvrir un OF pour se nourrir. » OF ? C’est « OnlyFans ». Un service en ligne proposant principalement des photos et vidéos sexuelles, où les abonnés (ce sont surtout des hommes) rémunèrent des créatrices individuelles (ce sont surtout des femmes). Les services de ce type connaissent un succès fulgurant, avec, en tête, le fameux OF, ou encore le français Mym.
Magazine curieux et (im)pertinent !
Juju la Bretonne (pseudonyme) est présente sur ces deux sites, où elle propose des contenus érotiques et pornographiques. Tout a commencé à 21 ans quand, étudiante à Rennes, le Covid l’a privée de job d’été. « J’avais vu une fille sur Youtube qui disait gagner 400 € par mois avec du contenu sensuel sur Mym. Je me suis dit : “C’est énorme !” » Elle décide de suivre son exemple. « J’ai commencé par m’inscrire sur un site de webcam en direct. Je montrais mon corps mais pas mon visage, pour ménager mes proches et ma carrière. »
Ces plateformes bousculent l’économie de la pornographie en s’affranchissant des sociétés de production, de la même façon que les youtubeurs ont court-circuité la télévision. « L’outil de travail, c’est soi-même. Pas besoin d’investissement, de diplôme ou de formation. Je pensais faire ça juste pour un été. Mais le premier mois, j’ai touché 800 €, le deuxième 1 500… Alors je suis restée. Ça m’a permis de poursuivre mes études dans une autre ville extrêmement chère. Économiquement, c’était une bouffée d’oxygène. »
Ses revenus, légaux, sont déclarés. « Naïvement, en m’inscrivant comme auto-entrepreneuse, j’ai indiqué que je faisais de l’érotisme. On m’a attribué la catégorie “Autres activités”, avec tous les trucs chelous comme les diseuses de bonne aventure. Voyant ça, les banques refusaient de me prêter de l’argent. »
Depuis un an et demi, Juju la Bretonne a monté sa propre entreprise. Elle rémunère deux employés. Elle reste discrète sur ses revenus et son nombre d’abonnés. « Je me verse un Smic. Je m’augmenterai peut-être une fois que j’aurai payé mon premier impôt sur les sociétés. Je travaille 45 heures par semaine, en comptant la documentation pour mes vidéos sur l’histoire et la culture bretonne que je réalise à côté. »
Mobilisation politique
Le secteur d’OnlyFans a fait parler à la rentrée 2026, lors du débat à l’Assemblée nationale sur la loi contre les violences sexistes et sexuelles. L’article 25 visait notamment à étendre le délit de proxénétisme aux plateformes de contenus pour adultes. Parmi les contributeurs du texte, l’association l’Amicale du nid prône l’abolition de la prostitution, refuse de voir le travail sexuel comme un métier ordinaire et dénonce la pornographie en ligne. « OnlyFans ou Mym, tout comme les proxénètes (…) qui y pullulent, réalisent des profits parfois gigantesques sur les actes et contenus sexuels réalisés essentiellement par des femmes, parfois des filles mineures », estime-t-elle dans un communiqué.
Une position que rejette le Collectif d’action des télétravailleur.ses du sexe (Catts), qui a obtenu la réécriture de l’article, épargnant finalement les plateformes. Juju la Bretonne en est membre. « Je suis d’accord pour dire que ce métier émergent n’a pas encore été légiféré, mais la traite, ce n’est pas du tout la réalité du métier en France. L’article 25 aurait juste transformé en enfer la vie de personnes souvent issues des classes populaires qui ont fait un choix non conventionnel pour sortir de l’extrême pauvreté. »
Un rapport sénatorial de 2026 estimait qu’il n’existait pas de contrainte systémique pesant sur les créateurs de contenus sexuels sur des plateformes comme OnlyFans, sans toutefois nier l’existence de certaines situations d’exploitation.
« OnlyFans, assimilé à un outil branché, prétendument inoffensif, encourage, voire rend populaire, le recours à la pornographie et à la prostitution », fustige pour sa part la Malouine Claudine Legardinier, autrice de Prostitution : une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015), dans Le Monde en septembre 2022.
Quatre ans plus tard, les plateformes ont encore gagné en visibilité. Aux Jeux olympiques de Paris, des athlètes avaient révélé qu’ils avaient pu financer leur venue grâce à un compte OnlyFans. De quoi inciter nombre d’amateurs à tenter leur chance, parfois en partageant de simples photos de pieds.
Faites l’expérience : demandez aux gens de votre entourage s’ils ont, un jour, envisagé OnlyFans comme remède à la disette. « Bien sûr que j’y ai pensé, comme toutes mes copines », assure une amie de l’auteur de ces lignes, commerçante dans le centre de Rennes. « On est tellement habituées à être sexualisées depuis l’enfance… Au moins, là, ça me rapporterait quelque chose. La seule chose qui m’a retenue, c’est la peur que ma famille le découvre. » Une autre connaissance a sauté le pas et monnayé « quelques photos » pendant le confinement. Une troisième, des sous-vêtements, sur le site spécialisé « Vends ta culotte ». Il y a aussi Léa (prénom modifié), peintre de son état, qui finançait ses voyages grâce à Mym : jusqu’à 300 € par mois, armée d’un simple smartphone. « J’ai commencé il y a sept ans, sur les conseils d’un pote. Je voyais ça comme une aventure. J’ai commencé par poster mes photos de nu artistique. Ça m’a apporté de la confiance en moi. J’ai continué avec des vidéos de masturbation et des vidéos en duo. »
Son compte étant désormais en sommeil. « Mon nombre d’abonnés a chuté de 40 à 4. Mais ça me plaisait, et j’aimerais bien m’y remettre, quand bien même j’ai un meilleur revenu aujourd’hui. » Elle souligne l’importance de se fixer des limites. « Il faut faire attention à ne pas faire n’importe quoi pour l’argent, au risque de devenir quelqu’un qu’on ne veut pas être. Un abonné m’a proposé 800 € pour une vidéo de double pénétration. J’ai dit non. » L’activité, bien qu’indépendante, demeure liée à la loi de l’offre et de la demande masculine.
Les associations s’adaptent
Toutes ces femmes sont de la même génération que Juju la Bretonne. Pourtant, au-delà de l’aspect économique, leurs profils et leurs motivations diffèrent. « Les travailleur.se.s du sexe (…) présentent une grande diversité de motifs et de parcours, loin des caricatures avec d’un côté celleux qui ont choisi et, de l’autre, les victimes », rappelle le Manifeste féministe pro-droits publié en 2021, et qui compte parmi ses signataires le Syndicat de la médecine générale.
Les associations d’aide aux travailleuses du sexe s’adaptent : à Rennes, les Pétrolettes organisent des « maraudes en ligne » pour se faire connaître ou proposer des dépistages. « On le fait surtout sur Instagram car, sur OnlyFans ou Mym, les personnes ne partagent pas leur localisation », précise l’asso, qui déplore : « Le passage à la création de contenu où les personnes sont isolées derrière leur écran a rendu difficile le volet communautaire et la réduction des risques. Quand on contacte ces gens, on ne parle plus de santé sexuelle et de prévention des violences mais plutôt du risque d’arnaques aux modes de paiement. Ou des “proxénètes 2.0”, qui proposent de gérer les comptes contre une partie des revenus. »
Un risque réel demeure aussi le piratage des contenus, rediffusés gratuitement ailleurs. Il menace autant les revenus de la créatrice que le contrôle de son image. La commission prélevée par OnlyFans ou Mym (20 à 25 %) est censée se justifier par une protection contre cette pratique. Insuffisant, à en croire Mathilde. Cette danseuse rennaise a elle aussi ouvert un compte OnlyFans quand le confinement l’a mise au chômage. « Certains abonnés m’insultaient, d’autres me demandaient de faire l’amour avec des chiens ou de faire la morte. Mais surtout, mon contenu a été volé et republié sans mon accord. Je suis toujours en train d’essayer de le faire supprimer. Ça ne vaut pas la peine de foutre sa vie en l’air pour 100 ou 200 € par mois, car la plupart des filles ne gagnent rien du tout. »
Sur OnlyFans, environ 5 000 créateurs ont franchi le cap du million de dollars cumulé, tandis que la grande majorité peine à générer un revenu substantiel. Juju la Bretonne met en garde contre le mirage de l’Eldorado : « Mon histoire n’est pas représentative. Je ne sais pas pourquoi ça a si bien marché. Plein de gens recueillent trois ou quatre abonnés puis abandonnent. J’ai sans doute bien compris comment marchaient les réseaux sociaux pour faire ma promotion. »
Elle envisage déjà l’après. L’an prochain, elle reprendra ses études en parallèle pour devenir juriste. « Je suis trop connue pour être prof ou salariée d’une entreprise classique. Si j’arrête à 35 ou 40 ans, je ne peux me réorienter que vers une profession libérale, à cause de la stigmatisation qui entoure mon métier. »