Des photos montrent un défilé en grande pompe : le roi du Cambodge est-il venu à Rennes en 1907 ?
Voilà une scène peu courante dans les rues de Rennes, au début du XXe siècle. On y voit un aréopage de personnalités en habits exotiques, de militaires en armes et de chars défilant devant la foule. La photo qui l’immortalise est légendée : « Rennes – Entrée de Sisowath, grande fête diplomatique ».
Magazine curieux et (im)pertinent !
Le site du Musée de Bretagne précise : « Cette carte postale fait partie d’une série éditée suite au voyage à Rennes de Sisowath, roi du Cambodge. »
Preah Bat Sisowath (1840-1927) a été couronné en 1904 roi du Cambodge, alors protectorat tricolore. Lors de sa visite officielle en France, très commentée, il parade dans les rues de Paris et de Marseille, accompagné de danseuses, et rencontre le président de la République. Ce n’est pas tout : l’illustre tête couronnée serait également venue à Rennes. Un article de L’Ouest-Éclair vante en effet « l’affabilité » de Sa Majesté, « pas trop fatiguée par son long voyage », escortée jusqu’à l’hôtel de ville par « des artilleurs à cheval » aux cris de « Vive Sisowath ! ». Il n’est pas le seul VIP du cortège, qui réunit « le sultan du Maroc », « l’impératrice de Chine » ou encore la dernière reine de Madagascar. Bon, là, on est en droit de hausser un sourcil. Surtout que la virée parisienne de Sisowath a eu lieu en juin 1906, quand les photos rennaises datent du 7 mars 1907. Hallucination collective ? Erreur de datation ? Brisons le suspense : Sisowath, reparti au Cambodge en juillet 1906, n’a jamais mis les pieds chez nous.
Cette visite en terres bretonnes n’était qu’un « cortège humoristique », précise rapidement L’Ouest-Éclair. Humour douteux… Un char est appelé « le péril jaune », un autre présente « un nègre broyant du noir », sans oublier « la voiture du Féminisme, contenant des avocates, des doctoresses (…) » délaissant « un pauvre mari tâchant d’endormir bébé ».
Défilé burlesque
« À Rennes, le Mardi gras et la Mi-Carême étaient organisés principalement par les étudiants. Dès 1906, ils s’amusent à créer des situations protocolaires burlesques, des sortes de canulars », décrypte Blodwenn Mauffret, docteure en études théâtrales, dans un article de mars 2025 sur le site des Champs libres. Des figurants costumés en célébrités (sultan, tueur en série…) étaient accueillis à la gare et prononçaient des discours à la mairie.
« Des mises en scène peuvent avoir lieu, comme des tribunaux ou l’arrivée de cuirassés sur la Vilaine. » Chaque école (médecine, droit, beaux-arts…) « construisait son propre char » aux thèmes « souvent moqueurs » et en rapport avec l’actualité, comme la « bibliothèque municipale cherchant un emplacement ». « Ils reflétaient aussi l’esprit de l’époque » par leur « misogynie » et leur « racisme ». Le tout s’achevait par un bal et une bataille de confettis. Cette tradition de carnaval potache a périclité après la Seconde Guerre mondiale, peut-être concurrencée par la télévision et le cinéma. Il faudra attendre 1954 pour que prenne fin l’autorité coloniale française au Cambodge.