Des cafards découverts par les soignants : cette crise qui n’en finit pas dans ce service du CHU de Rennes [Enquête]
Des nuisibles dans les salles, des arrêts de travail à la chaîne, des retards de livraison… Que se passe-t-il au lactarium, ce service méconnu du grand public mais vital pour la santé des nouveaux-nés prématurés ? Située à l’hôpital Sud, cette unité est l’une des 18 habilitées à recueillir les dons personnalisés ou anonymes de lait maternel en France. En Ille-et-Vilaine, la dizaine d’agents qui y travaillent sont les seuls à le pasteuriser afin d’en conserver à destination des nouveaux-nés.
Magazine curieux et (im)pertinent !
Selon la direction du CHU, l’unité a ainsi « collecté 2 134 l de lait et en a distribué 1 571 » en 2025. Les nourrissons accouchés très prématurément sont les premiers à en bénéficier : cette denrée est la seule à même de convenir à leur système digestif. Quand les mères ne sont pas en capacité de fournir du lait, le lactarium prend le relais. Il prodigue également conseils et écoute.
Restructuration
Autant de responsabilités que la dizaine d’agents de cette unité assument, tant bien que mal, depuis la mise en place d’une restructuration en 2022. Celle-ci s’est notamment traduite par la suppression de deux postes, dont l’absence semble avoir créé plusieurs dysfonctionnements.
Le premier poste est celui d’un agent de service hospitalier chargé du « bionettoyage ». Celui-ci assurait l’entretien des salles de préparation dont les normes d’hygiène doivent être similaires à celles d’un bloc opératoire. Le deuxième était confié à un auxiliaire de puériculture, dont la mission consistait à participer à la collecte de lait afin de le préparer puis le distribuer aux nourrissons.
La direction a été alertée, année après année, des conséquences de cette restructuration. Dès mars 2022, l’équipe la prévient par écrit d’une « surcharge de travail » susceptible de dégrader la qualité du service rendu. Une grève de plusieurs mois affecte ensuite le lactarium en 2023. En juillet de cette même année, la CGT émet un droit d’alerte au vu de l’impossible « réalisation des impératifs de productivité, de qualité et sécurité » de l’unité. Ce document liste les arrêts de travail répétés. Exemple le 30 juin 2023. Ce jour-là, neuf agents sur douze sont en arrêt.
Des cafards dans les biberons
La dégradation du service ? Le CSE du 14 octobre 2025 illustre le problème. Son PV mentionne que des biberons du lactarium contenant des cafards ont été déposés devant les responsables présents. De quoi refroidir l’ambiance…
Plusieurs documents, consultés par nos soins, retracent la présence de ces nuisibles dans l’unité, apparue en août 2025. Dans un courriel daté d’octobre 2025, une cadre du CHU admet la « présence de blattes dans le service » et l’intervention d’une entreprise pour y remédier. D’un côté, une source syndicale se plaint d’une désinsectisation effectuée « avec lenteur ». De l’autre, une représentante de la direction avance une « intervention de contrôle » effectué en septembre 2025, ainsi que la mise en place de « draps imbibés de désinfectant ». L’objectif ? Empêcher l’arrivée de nouvelles blattes au sein de l’unité via des chariots.
La situation s’est-elle améliorée depuis ? Le 12 juin 2026, lors d’une réunion F3SCT2, les syndicats ont de nouveau alerté la hiérarchie concernant des « audits d’hygiène moins bons depuis 2022 ».
Retour de baton
Au sein du service, recueillir des témoignages se révèle impossible. Les salariés craignent le retour de bâton de leur direction. Selon un droit d’alerte du syndicat Sud, le 2 février 2026, une agente du lactarium aurait tenu des « propos suicidaires réfléchis » et précisé la « manière de mettre fin à ses jours sur (son) lieu de travail ». Une enquête interne portant sur les risques psychosociaux a été ouverte le lendemain.
Elle établit, notamment, l’existence « d’événements indésirables » remontés par le personnel. Onze retards de livraison de lait de plusieurs heures ainsi que des erreurs de commande survenues entre mai 2025 et février 2026 y sont recensées. Le service de réanimation néonatale note également, le 15 mai 2025, qu’un grand prématuré n’a pas reçu une commande de lait et a donc passé une nuit sans quantité suffisante.
Les premiers résultats d’un questionnaire soumis au personnel du service ces derniers mois, consultés par Le Mensuel, sont également éloquents. Les répondants accordent un score de 9,9 sur 10 sur l’évaluation des sections « charge mentale » et « souci du bien-être », soit pratiquement la pire note possible. Les sections « confiance envers le management », « communication interne » et « reconnaissance des efforts » obtiennent, elles, des scores compris entre 8,9 et 9,5.
Qu’en pense la direction du CHU ? Quelles mesures comptent-elles prendre face à cette situation ? Interrogée, elle se borne à mettre en avant l’autorisation délivrée par l’Agence régionale de santé (ARS) Bretagne au lactarium, indispensable à son fonctionnement « comme toute activité biomédicale sensible ». Cette dernière a été renouvelée le 30 mai 2026 pour une durée de cinq ans, précise-t-elle, avant de rassurer : « Le don de lait est soumis aux mêmes exigences que le don du sang. Afin de garantir la qualité et la sécurité du lait redistribué, le lait collecté fait l’objet de contrôles bactériologiques très rigoureux, puis est pasteurisé et conservé à -18°C. L’ensemble de la procédure fait l’objet d’une traçabilité complète, de la collecte à la distribution. Ce suivi régulier s’inscrit dans la même logique que pour l’ensemble des services du CHU : garantir en permanence la qualité et la sécurité du service rendu aux nouveau-nés et aux mamans qui en ont besoin. »
Contactée, l’ARS de Bretagne a confirmé le renouvellement de l’autorisation délivrée en mai 2026, sans plus de précision à l’heure où nous bouclons.