Pourquoi les pêcheurs d'Islande ont fait dérailler la nouvelle rhétorique de l'élargissement européen

Par Nicolas Rauline
L'Europe a raté une bonne occasion de repartir de l'avant. Ce week-end, le référendum organisé en Islande a montré que l'Union européenne devait encore travailler son attractivité. Bruxelles rêvait de reprendre les négociations d'adhésion avec Reykjavik et brandissait déjà une adhésion express (un an), le pays réunissant tous les critères économiques et politiques. Le « non », qui l'a finalement emporté avec une confortable marge de sécurité (près de 53 % des suffrages contre 47 % pour le « oui »), a balayé les espoirs d'un nouvel élan. A Bruxelles, on essaie en tout cas de ne pas surinterpréter le scrutin. « La Commission prend note du résultat du référendum en Islande. Elle respecte le choix du peuple islandais. L'Islande reste un partenaire proche de l'Union européenne », commente un porte-parole. En coulisses, on met aussi en avant le fait que l'Europe était restée très prudente dans cette campagne, évitant de s'engager pour ne pas avoir à affronter les conséquences d'un rejet. En secret, néanmoins, on imaginait à Bruxelles accueillir un pays riche, qui serait arrivé directement sur le podium des pays de l'Union en termes de PIB par habitant, avec le Luxembourg et l'Irlande, quand les candidats les plus avancés à l'adhésion (Albanie, Moldavie, Monténégro et Ukraine) se situeraient tous dans le bas du classement.
La pêche a fait basculer le vote
Le vote islandais a repris les mêmes lignes de fracture que celles constatées lors des derniers scrutins en Europe ou en Amérique du Nord, avec des villes qui ont massivement voté pour la reprise des négociations d'adhésion, et des campagnes en faveur du statu quo. Les tensions internationales et les menaces de Donald Trump envers le Groenland - le président américain s'était même trompé à plusieurs reprises, parlant de s'emparer de l'Islande - ont fait penser, un temps, que le pays pourrait basculer. « Le sujet de la sécurité a joué un rôle, les partisans d'une reprise des négociations sont plus nombreux en Islande qu'il y a quelques années, souligne Tobias Etzold, associé au European Policy Centre. Mais, au final, ce sont les enjeux domestiques qui ont fait pencher la balance, la pêche en premier lieu. » Si l'économie islandaise s'est diversifiée ces dernières années, la pêche représente encore près de 40 % des exportations. Et les pêcheurs craignaient de se voir imposer par Bruxelles des contraintes trop fortes. Les partisans du non ont mis en avant le fait […] que l'Union européenne n'est pas encore au niveau en matière de défense, malgré ses efforts.
Tobias Etzold, associé au European Policy Centre
La menace sécuritaire, elle, s'est un peu dissipée. « Les partisans du non ont mis en avant le fait que l'Otan est toujours là, malgré les menaces de Trump, et que l'Union européenne n'est pas encore au niveau en matière de défense, malgré ses efforts », ajoute Tobias Etzold. Même le retour de l'inflation, supérieure en Islande à la moyenne européenne, n'aura pas été suffisant pour inverser le rapport de force.
Pas d'évolution en Norvège
A Bruxelles, certains espéraient qu'un « oui » islandais inciterait aussi la Norvège à reprendre des discussions d'adhésion. Ce ne sera sans doute pas le cas dans l'immédiat. « Avec les tensions internationales, le débat a légèrement repris en Norvège », indique Tobias Etzold, basé à Oslo. « Mais c'est avant tout un débat académique. Le soutien à l'adhésion ne dépasse pas 31 à 35 % de la population. Sans un gros choc économique, qui toucherait par exemple le pétrole et le gaz, les principales ressources du pays, ou un événement géopolitique lié aux Etats-Unis, au Groenland, ou à la Russie, à Svalbard, il n'y aura pas de momentum européen », poursuit-il. L'Europe peut se consoler en constatant qu'elle s'est peut-être évité de nouveaux casse-tête. Pour tenter de séduire l'Islande, la commissaire à l'Elargissement, Marta Kos, avait évoqué, sur le sujet de la pêche, des « solutions créatives », dans lesquelles certains pays auraient pu s'engouffrer pour demander des contreparties, sur ce sujet ou sur d'autres…