Après la défaite d'Aleksandar Vucic, la Serbie va-t-elle se rapprocher de l'Union européenne ?

Par Vincent Collen
La chute du leader serbe Aleksandar Vucic, battu aux élections législatives dimanche, a été saluée par de nombreux dirigeants européens, d'Ursula von der Leyen à Friedrich Merz en passant par le Premier ministre hongrois. Le Mouvement des étudiants, victorieux, disposera d'une majorité confortable au Parlement. Ce qui laisse espérer, chez certains, un rapprochement de la Serbie et de l'Union européenne. Sous les quatorze ans de règne d'Aleksandar Vucic, Belgrade avait maintenu des relations solides avec la Chine et surtout la Russie. La Serbie était toujours candidate à l'entrée dans l'UE, mais cette perspective ouverte officiellement en 2012 ne semblait plus réaliste, tant les reculs de l'Etat de droit étaient importants ces dernières années. Le nouveau gouvernement oeuvrera-t-il pour une relation plus proche avec Bruxelles et les Vingt-Sept ? Il est encore trop tôt pour l'affirmer. D'abord, on ne sait pas qui sera le nouveau Premier ministre en Serbie. Le Mouvement des étudiants, né il y a deux ans, n'a jamais voulu se doter d'un leader jusqu'à présent.
« Le sujet risquait de diviser »
« Il ne faut pas imaginer l'arrivée au pouvoir d'une ligne clairement pro-européenne classique à Belgrade, prévient Lukas Macek, responsable du Centre grande Europe à l'institut Jacques-Delors. La nouvelle majorité comprend aussi des éléments plus ou moins radicaux et nationalistes. » En outre, le positionnement géopolitique de la Serbie n'était absolument pas au centre de la campagne électorale. « C'était un choix tactique de la part du Mouvement des étudiants, car le sujet risquait de diviser », décrypte le chercheur. Si les étudiants ont gagné les législatives, c'est parce qu'ils ont séduit « non seulement des Serbes pro-européens et pro-occidentaux, mais aussi des déçus de Vucic qui sont malgré tout restés très nationalistes ». La reconnaissance du Kosovo ou la non-participation de la Serbie aux sanctions européennes contre la Russie restent des sujets qui divisent profondément la société. « Il ne faut pas s'attendre à un changement révolutionnaire par rapport aux vingt dernières années, a souligné lundi Marina Vulovic, chercheuse à l'université de Potsdam, lors d'un webinaire organisé par le European Policy Centre. Le programme du Mouvement des étudiants ne propose pas de changement sur les sanctions contre la Russie, et il défend la neutralité militaire de la Serbie. » Quant au processus d'adhésion à l'Union européenne, « il est considéré comme important », mais on n'en sait pas plus à ce stade. Une partie des Serbes qui ont voté pour le changement reprochent à l'UE son ambiguïté vis-à-vis d'Aleksandar Vucic.
« Les priorités des étudiants sont les priorités de l'UE »
Seule certitude, le programme de réformes porté par les étudiants privilégie le rétablissement de l'Etat de droit, l'indépendance de la justice et des médias, la lutte contre la corruption, la dépolitisation de la fonction publique. Or ces questions, qui ont fait tomber Aleksandar Vucic, sont les principaux obstacles à l'entrée de la Serbie dans l'UE. Le changement de gouvernement ne pourra donc que faciliter les négociations. « Les priorités des étudiants sont les priorités de l'UE », résume Florian Bieber, politologue à l'université de Graz. En attendant, Moscou espère maintenir ses bonnes relations avec Belgrade. La Russie compte notamment sur la dépendance énergétique de la Serbie au gaz et au pétrole russes, qui rend une rupture nette plus difficile. Lundi, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré : « Concernant les nouvelles forces politiques qui parviendront au pouvoir à l'issue des élections, nous tenons à exprimer l'espoir que leurs actions viseront à poursuivre de manière constructive le développement de nos relations, et que ces nouvelles forces politiques comprendront que la coopération avec la Russie sert les intérêts de la Serbie. » Les étudiants avaient déclaré qu'ils poursuivraient la politique serbe consistant à ne pas imposer de sanctions au Kremlin - l'un des rares pays européens à ne pas l'avoir fait depuis l'invasion de l'Ukraine. Dans un pays encore fortement dépendant du gaz russe mais également soutenu par d'importants prêts de l'UE, les étudiants héritent d'un délicat exercice d'équilibrisme politique.