Uniforme à l’école : « Les élèves ont l’impression de passer à côté de quelque chose de leur jeunesse »
L’uniforme vu à hauteur d’élève. Avec sa collègue professeure d’histoire Christine Mussard, Julien Garric, maître de conférences en sociologie de l’Éducation à l’université Aix-Marseille, a enquêté sur l’expérimentation de l’uniforme dans deux collèges et un lycée de l’académie d’Aix-Marseille pendant l’année scolaire 2024-2025. Pour cela, ils se sont entretenus avec « les personnels de direction et les CPE ». Ils ont également fait parvenir un questionnaire aux élèves et aux parents avec environ 1 700 réponses de la part des premiers - soit « presque l’entièreté au niveau du lycée et à peu près la moitié pour les collèges » – et 630 réponses des parents. Si les cadres locaux de l’Éducation nationale n’étaient pas très enthousiasmés par l’expérimentation, Julien Garric indique que celle-ci a été rendue « possible parce que le conseil départemental, notamment Martine Vassal pour qui c’était un vrai marqueur politique, et le conseil régional poussaient beaucoup ». Il précise que le test « a été mené dans des établissements et des territoires très déterminés socialement et politiquement » avec des familles attachées à une « vision traditionnelle de l’école », où l’autorité et la laïcité sont des valeurs importantes. Le sociologue nous détaille les résultats de leur enquête. Quelle est la position des élèves concernant le port de l’uniforme ? Ce qui est frappant, c’est que les élèves sont très opposés à cette expérimentation. Il y a un rejet énorme d’autant plus important que les élèves sont âgés, de l’ordre de 80 % d’opposition au lycée. Et les filles réagissent beaucoup plus négativement que les garçons. Les élèves considèrent l’uniforme comme horrible et ont l’impression de passer à côté de quelque chose de leur jeunesse, une forme d’expression de soi à travers le vêtement. Et ils rejettent complètement l’idée que l’uniforme pourrait réduire le harcèlement scolaire. Surtout, les élèves qui se disent harcelés considèrent encore plus que les autres que ça ne sert à rien de ce point de vue là. Et celle des parents d’élèves ? Les parents d’élèves sont plus nuancés, avec sans doute un clivage politique sur l’opposition ou non à une mesure gouvernementale. Les familles sont tout à fait sceptiques sur le fait que ça puisse avoir un impact sur le harcèlement, ou sur la réussite scolaire. Par contre, elles se reconnaissent dans les valeurs qui sont portées par l’expérimentation – l’autorité, une certaine vision de la laïcité – et dans l’idée que ce serait une solution à une crise globale de l’école, en apportant une forme de cohésion. Comment a été appliqué cet uniforme dont les élèves ne voulaient pas ? Il y a eu un renforcement du système punitif autour de la question du vêtement. Environ 30 % des élèves disent avoir été punis parce qu’ils ne portaient pas leur tenue et un sur dix affirme avoir été puni souvent ou très souvent. Au final, cette expérimentation a dégradé la relation avec les personnels de l’établissement. Cette relation-là, dans le lycée que nous avons étudié, est beaucoup plus négative que dans la plupart des établissements français. Les élèves tentaient-ils de contourner cette obligation ? 20 % des élèves affirment qu’ils sont déjà venus volontairement au lycée sans leur tenue. Et 55 % qui essaient de personnaliser leur tenue, c’est-à-dire de la décorer, de rajouter des bijoux, une veste. Mais, c’est le genre de chose auquel ils n’ont pas le droit. Il y a vraiment l’idée que la tenue devait être vue. Justement, en quoi consistait l’uniforme ? Il n’est pas le même selon les établissements. Au lycée, c’est un tee-shirt et un sweat bleu marine mais il n’y a pas de bas fourni par l’école. Les élèves ont l’obligation de porter des jeans bleu foncé ou des pantalons bleu foncé. Donc les filles ne peuvent pas mettre de jupes ou de robes. Dans les collèges, c’est un peu moins strict, avec dans l’un d’entre eux, des hauts de plusieurs couleurs, mais sans obligation pour le bas. Dans un autre collège qui a refusé l’expérimentation, les élèves ont été consultés : ils étaient contre dans le principe, ils trouvaient que les uniformes n’étaient pas terribles. Ils avaient dans leur esprit un uniforme à la Harry Potter. C’est-à-dire qu’ils disaient : « À la limite, si on avait un vrai costume avec un blazer, pourquoi pas ? Mais ce que vous nous proposez, ce n’est pas beau. » Quelles ont été les suites de cette expérimentation ? La deuxième année, tout le monde s’est un peu désinvesti avant un arrêt total lors de cette rentrée de septembre. Le problème, c’est que cette expérimentation coûtait extrêmement cher car les tenues étaient fournies par l’école et le ministère de l’Éducation nationale n’a jamais eu les moyens de le poursuivre. L’enthousiasme des parents était déterminé par le fait que l’expérimentation ne leur a rien coûté. Que retenir de cette expérimentation ? Un des éléments qui ressort, c’est que si on veut mener ce type de choses, il faut impliquer les élèves. Imposer complètement d’en haut quelque chose à des élèves ne peut pas fonctionner, surtout quand c’est en rupture avec la tradition scolaire et la manière dont les élèves vivent leur scolarité.