REPORTAGE. Un million d’euros pour une école de quinze élèves : le pari de l’Île-d’Arz
Conserver l’école du village, c’est le combat quotidien de nombreux élus, ruraux comme littoraux. Contre vents et marées, celle de l’Île-d’Arz (Morbihan) tient bon. Ce mardi 1er septembre 2026, c’est dans un bâtiment neuf, avec un enseignant fraîchement nommé que la rentrée a eu lieu, pour les quinze élèves de l’une des plus petites écoles de Bretagne. Les études pour la construction de l’établissement ont été lancées en 2022. Le chantier, livré fin juillet 2026, aura coûté un million d’euros, soit le budget annuel de ce village de 320 habitants… C’est un équipement nécessaire pour que l’île vive toute l’année , justifiait le précédent maire, Jean Loiseau. L’investissement est lourd pour une petite commune comme la nôtre. Subventions déduites, il nous reste plus de 300 000 € à débourser , soulignent Yann Thoraval et Joël Merian, adjoints de son successeur, Hervé Le Bourdiec.
Des parents pour le déménagement
Alors la nouvelle école a été équipée avec le mobilier de l’ancienne, située au Prieuré, dans le même bâtiment ancien et peu fonctionnel que la mairie. Ce sont des habitants, et notamment des parents d’élèves de cette classe unique, de la petite section au CM2, qui ont aidé les services techniques au déménagement. L’école voisine désormais la salle des fêtes du Gourail, qui sert aussi de cantine. Les nouveaux élus saluent la qualité du bâtiment de 127 m², très bien isolé , construit en matériaux durables : extérieur bois, mur intérieur en briques d’argile et toit végétalisé. C’est un bel outil, lumineux et moderne. La cour, autrefois bétonnée, a été en grande partie désimperméabilisée.
« Pas besoin de l’agrandir… »
Et surtout, ce bâtiment neuf assoit l’école ildaraise, régulièrement fragilisée par des fluctuations d’effectifs et de population, ces cinquante dernières années. L’école est pérenne pour les dix ans à venir, puisqu’on a eu trois naissances cette année. Et on n’aura pas besoin de l’agrandir… , note Joël Merian, l’adjoint chargé de l’éducation. Les marées basses dans les effectifs ont été nombreuses. Lorsque l’école s’est installée au Prieuré, en 1984, il ne restait que quatre élèves. Elle a failli fermer. Des habitants de Séné avaient même proposé d’y inscrire leurs enfants, malgré la contrainte de la traversée en bateau, pour éviter sa fermeture… Sur l’Île-d’Arz comme ailleurs, la démographie est la clé de la survie de l’école. Lorsque Jules Ferry a rendu la scolarisation obligatoire pour tous les enfants de 6 à 13 ans, en 1882, on comptait plus de 1 200 Ildaraises et Ildarais, et des fratries nombreuses. Le manque d’emplois locaux, les contraintes de la vie insulaire et la pression immobilière, déjà, ont poussé de nombreux jeunes habitants à partir vivre sur le continent, divisant par six le nombre d’habitants en un peu plus d’un siècle. L’école privée, tenue par des religieuses, a fermé dans les années 1980, faute d’élèves. Le creux de la vague a été atteint au début des années 2000, où l’on comptait à peine plus de 200 Îliens. La classe unique de la seule école restante a continué à fonctionner, bon gré mal gré. Mais lorsqu’à la rentrée 2003, seulement 5 élèves se sont présentés, le maire de l’époque, Robert Tanguy, s’en est alarmé et a lancé un appel national à venir repeupler l’île. L’année suivante, 16 élèves étaient inscrits ; Du jamais-vu depuis 1938 ! se réjouissait l’élu. La remontada fut de courte durée… Après un pic à 20 écoliers en 2007, les effectifs sont retombés peu à peu, atteignant 6 élèves en 2019 et 2020.
Un pari jamais gagné
Récemment, 91 nouveaux habitants, dont de nouvelles familles, sont venus s’installer sur l’île, passée de 226 à 317 habitants. De sorte que la plus petite commune de l’agglomération de Vannes est aussi la deuxième commune dont la population a le plus augmenté en Bretagne : + 45 % en cinq ans ! Ces nouveaux Ildarais ont permis aux effectifs de l’école de retrouver des couleurs, avec 10 élèves en 2022, 13 en 2023… et 15 depuis ce matin. Mais le pari n’est jamais gagné : l’île compte 72 % de résidences secondaires. Un aléa qui n’a pas effrayé Michaël Figuerola. Ce quinquagénaire a choisi de se lancer un nouveau défi, après avoir enseigné pendant seize ans dans une école de Vannes. Bien que rodé aux multiniveaux, il va cette fois en cumuler six : En maternelle, il y a un élève en petite section, quatre en moyenne et trois en grande. Puis deux CP, trois CE2 et deux CM2. Les élèves de l’Île-d’Arz ont eu l’habitude de passer une journée par mois dans une école du continent, pour rompre l’isolement et favoriser l’entrée au collège des plus grands. Une initiative que le professeur et directeur souhaite reconduire. Il a aussi prévu de pratiquer l’école dehors, pour profiter de ce cadre exceptionnel . Et tant pis s’il lui faut se lever très tôt pour prendre le bateau.
Un nom à trouver
Bien qu’ouverte depuis plus de 170 ans, l’école publique de l’Île-d’Arz n’a jamais eu de nom. Le maire, Hervé Le Bourdiec, et son équipe ont décidé de la baptiser enfin, à la faveur de ce déménagement. Plusieurs idées circulent, dont celle de personnalités liées au caillou du golfe du Morbihan. Quelques propositions seront soumises aux habitants via un sondage. Le choix définitif sera dévoilé lors de l’inauguration officielle de la nouvelle école, avant la fin 2026.
Voile et piscine
Si leur nouvelle cour de récréation n’est pas bien grande, les écoliers ildarais bénéficient d’un cadre de vie d’une beauté et d’une quiétude rares. Et d’activités spécifiques : certains cours de sport ont lieu à l’école des Glénans, au sud de l’île. Apprendre à naviguer est plus accessible, pour eux, que d’apprendre à nager : chaque déplacement à la piscine, à Vannes, c’est quatre heures de transport pour 40 minutes dans l’eau , résumait Marie Paul, qui a enseigné sur l’île de 2015 à 2025.
Très petites écoles
Elles sont rares, mais pas exceptionnelles : plusieurs écoles publiques de l’Ouest fonctionnent avec moins de vingt élèves. À la rentrée 2025, celle de La Ferrière, à Plémet (Côtes-d’Armor), en comptait huit, Saint-Tugdual (Morbihan), douze, Lohuec (Côtes-d’Armor), treize, Saint-Germain-d’Arcé (Sarthe), quinze. Avec quinze élèves, l’école de l’Île-d’Arz se situe donc parmi les plus petites, sans être la moins peuplée. Ces très petites écoles ne sont pas une exception dans les territoires ruraux : le ministère recensait 3 365 écoles publiques à classe unique en France en 2025. Les données nationales ne permettent toutefois pas d’établir un classement exhaustif : les effectifs inférieurs à cinq élèves sont masqués pour respecter le secret statistique.