La suspension de la réforme des retraites entraîne un afflux « exceptionnel » de départs

La suspension de la réforme des retraites a rencontré son public. L'Assurance Retraite a vu le nombre de demandes de départs en retraite augmenter de façon « très forte » cette année, explique aux « Echos » Paul Bazin, le nouveau directeur de la Caisse nationale de l'assurance retraite (CNAV), le régime de retraite de base des salariés du secteur privé mais aussi des travailleurs indépendants ou des contractuels. En 2026, l'Assurance Retraite devrait avoir traité 905.000 dossiers de départs (hors pensions de réversion). Soit environ 70.000 de plus que l'an dernier. Cette « production exceptionnelle » est pour une grande part le reflet de la mise sur pause de la réforme de 2023 repoussant l'âge légal de 62 à 64 ans, explique celui qui a pris la tête de l'organisme à la fin du mois d'août, après avoir été conseiller social à Matignon auprès de Sébastien Lecornu.
La retraite progressive plébiscitée
Votée l'an dernier, mais effective depuis septembre 2026, cette suspension - qui est en réalité un décalage dans le temps de la montée en charge de la « réforme Borne » - a ouvert la voie à ce que cinq générations de travailleurs (nés entre 1964 et 1968) puissent partir en retraite trois mois plus tôt que prévu jusque-là. Et donc dès 62 ans et 9 mois pour la génération de 1964. Si les départs liés à la suspension sont « assez en ligne » avec ce qui était anticipé, d'après Paul Bazin, la surprise est venue ces derniers mois du « succès extrêmement fort » de la retraite progressive. Ce système permettant de travailler à temps partiel en touchant une partie de sa pension était jusqu'en 2025 ouvert aux 62 ans et plus, mais il a été assoupli à l'initiative des syndicats et du patronat pour être offert aux travailleurs dès 60 ans. Dans la foulée, le nombre de retraites progressives a plus que doublé en un an. Avec plus de 46.000 attributions entre janvier et septembre de cette année, contre un peu moins de 22.000 sur la même période un an plus tôt.
Pas d'allongement des délais
En dépit de l'afflux des demandes d'obtention de pension, « on tient », assure Paul Bazin, saluant les « gros efforts » des équipes. Preuve de la capacité de réponse de l'organisme à ses yeux : le délai de traitement « ne s'est pas dégradé, alors même que le volume de dossiers a très fortement augmenté ». Le délai moyen était - à ce stade - à 67 jours en 2026. Ce qui est l'équivalent de l'an dernier, voire légèrement mieux que des délais constatés dans les années précédentes. Pour « plus de 95 % des assurés » la pension est versée dans les temps, souligne Paul Bazin. Cependant, « on a encore des assurés qui envoient leur demande dans les deux mois avant le départ, c'est un dossier sur sept » or « la retraite cela s'anticipe », martèle-t-il. Et d'encourager les travailleurs à s'activer « cinq mois avant » la date prévue de leur départ pour être certains que la pension puisse être au rendez-vous, sachant que certaines carrières - par exemple celles réalisées en partie à l'étranger - peuvent prendre du temps à analyser.
Changements dans le calcul de la pension
L'Assurance Retraite pourrait encore avoir à gérer des changements de règles du jeu prochainement. Car, outre un gel partiel des pensions, le projet de budget en discussion au Parlement prévoit, à ce stade, une révision de l'avantage accordé aux parents de trois enfants ou plus (avec une augmentation forfaitaire de la pension plutôt qu'un bonus de 10 %). « Il faut qu'on continue à être au rendez-vous des réformes », souligne Paul Bazin, sachant que des chantiers déjà lancés sont encore à achever. L'an dernier, les parlementaires ont ainsi voté une réforme du mode de calcul de la pension des parents pensée pour bénéficier à de nombreuses femmes. Il réduit à 23 (pour les parents de deux enfants ou plus) ou 24 (pour un enfant), le nombre de meilleures années de revenus prises en compte pour déterminer le montant de retraite (contre 25). VIDEO - Quelles sont les 3 plus grosses niches fiscales en France ? Le résultat de ces changements applicables depuis septembre 2026 se fera sentir automatiquement sur les pensions à partir du « premier trimestre 2027 », indique Paul Bazin. Il y aura un rattrapage de ce qui est dû depuis l'automne dernier pour les travailleurs partis à ce moment.
Anticiper un écrêtement des pensions
L'Assurance Retraite va aussi devoir mettre en place la réforme du cumul emploi-retraite dès l'an prochain. Celle-ci rebat les cartes en dissuadant ou du moins limitant l'intérêt du cumul avant 67 ans avec un écrêtement des pensions en cas de revenus supérieurs à 7.000 euros par an. Pour aider les travailleurs à préparer leur fin de carrière, l'Assurance Retraite va mettre en place un simulateur « tout début janvier ». Elle entend aussi amortir le choc éventuel pour les assurés concernés par un écrêtement de pension tout en évitant les trop-perçus difficiles à récupérer. L'idée est d'« anticiper la diminution de la pension pour intervenir au moment où l'assuré touche le plus de revenus », détaille Paul Bazin. Pour aider les travailleurs à préparer leur fin de carrière, l'Assurance Retraite avait aussi prévu d'organiser 1 million de rendez-vous en 2027 avec ceux qui le souhaitaient. Le régime n'est « pas sûr » d'atteindre cet objectif, reconnaît Paul Bazin, relevant que 725.000 rendez-vous ont toutefois été proposés l'an dernier. L'organisme va bientôt renégocier avec l'Etat la convention qui établit sa stratégie pour les années à venir, la dernière courant jusqu'en 2027. Pour préparer le terrain, il compte sur une consultation des équipes mais aussi des assurés. Depuis ce lundi et jusqu'au 9 novembre, ceux-ci peuvent se rendre en ligne pour partager leurs attentes d'améliorations du régime.