Jusqu'à 2500 euros de revenu net potentiel par hectare et par an : pourquoi de plus en plus d'agriculteurs français misent sur le bambou

Tout autour de nous, les bambous s'élèvent en rangs serrés, jusqu'à former une voûte de feuillage obstruant la lumière. L'air est lourd et humide et le mercure déjà haut. Pour peu, on se croirait à des milliers de kilomètres de la France, dans l'Indochine charnelle et moite décrite dans les romans de Marguerite Duras. Nous sommes à Magescq, dans les Landes. Pour arriver ici, il faut dépasser Bordeaux et s'enfoncer dans cette pinède girondine qui a payé un lourd tribut aux incendies, cet été. Rouler jusqu'à ce que le paysage change. Soudain, les essences locales laissent place à des tiges droites, de grosseur variable, serrées les unes contre les autres. La bambouseraie qui pousse ici, au coeur de la plus grande forêt d'Europe, n'a rien d'une illusion : il s'agit de la pépinière d'Horizom, PME précurseure dans la production à grande échelle de cette herbe - souvent prise à tort pour un arbre.
Séquestration du carbone
Ce qui se joue dans ce champ a des allures de laboratoire d'avenir. En nous ouvrant les portes de sa pépinière peu commune, Dimitri Guyot, son cofondateur, retrace la genèse de cette start-up agricole dans laquelle Xavier Niel a investi. « Pour être tout à fait franc, ce n'est pas vraiment une obsession pour le bambou qui nous guidait initialement. En 2021, avec Mathieu Poizat (autre cofondateur, NDLR), nous cherchions à entreprendre dans l'impact. On a cherché ensemble des solutions basées sur la nature pour séquestrer du carbone. Et le bambou est rapidement apparu comme l'outil le plus efficace. » À écouter les fondateurs d'Horizom, le bambou n'aurait que des qualités : « Il s'agit d'une culture rentable et pérenne, résistante aux aléas climatiques, nécessitant peu de force de travail et aucun produit phytosanitaire. » Selon les chiffres avancés par la PME, une plantation pourrait séquestrer environ 1.000 tonnes équivalent CO₂ par hectare sur trente ans, en additionnant le carbone stocké dans la biomasse, celui contenu dans les produits fabriqués et les effets de substitution. Ces performances sont toutefois à manier avec précaution : dans une note récente, l'Ademe, si elle reconnaît tout le potentiel du bambou, souligne un manque de recul pour établir le bilan climatique réel de son exploitation sous nos latitudes. Pour mieux comprendre son intérêt et sa singularité, il faut s'en remettre à Jeanne Pham Tran. Dans un essai intitulé « Révolution Bambou » (Les Equateurs, 2024), l'autrice met en lumière cette espèce miracle, qui ne se réduit ni à sa croissance spectaculaire ni à ses performances écologiques. « Il n'existe pas d'autre plante au monde qui ait eu un tel impact dans la vie pratique quotidienne des humains, et dans leur vie culturelle aussi. » Construction, vannerie, musique, alimentation, médecine, textile : en Asie, le bambou a façonné des civilisations entières et continue d'accompagner le quotidien de milliards d'habitants. En France, tout reste à inventer…
Une source de revenus pour les agriculteurs
Depuis quelques mois, le téléphone n'arrête pas de sonner chez Horizom. Au bout du fil, de plus en plus d'agriculteurs confrontés à la hausse des prix des matières premières et aux aléas sanitaires ou climatiques qui déciment les cheptels comme les récoltes. En ces temps d'incertitude, tous cherchent une source de diversification sûre et rentable et s'intéressent au bambou. Horizom leur propose un partenariat : elle leur fournit les plants, assure un suivi des cultures, organise la récolte et trouve les débouchés. Les exploitants portent, eux, l'investissement. À Miramont-Sensacq, Jordan Mounet, éleveur de canards dans les Landes, a ainsi planté 5,5 hectares de bambou en octobre 2022, en plus des hectares de miscanthus, utilisés pour le paillage et comme combustible pour la biomasse. Treize variétés poussent sur sa parcelle, comme un test grandeur nature. « J'ai toujours eu envie d'explorer de nouvelles choses, d'essayer des cultures atypiques, raconte-t-il. Planter des hectares de bambou ici, ça a pu en faire sourire certains au début, mais aujourd'hui on voit que le marché est en train de tourner en notre faveur. » Son pari est autant agricole qu'industriel : « À l'inverse du miscanthus, où chaque producteur détermine le prix de son produit, le bambou, lui, profite d'une filière qui commence à se structurer grâce à Horizom. Je n'aurai pas besoin de passer du temps à commercialiser la fibre de bambou, ni de la stocker chez moi. » La promesse est séduisante. Une fois installé, le bambou reste en place plusieurs décennies. Après la coupe, la plante donne naissance, grâce à ses rhizomes, à de nouvelles pousses. Horizom estime à 2.500 euros par hectare et par an le revenu net potentiel d'une plantation mature, autour de la huitième année. Mais le premier euro arrive tard : l'installation coûte environ 10.000 euros par hectare, auxquels s'ajoutent quelques charges annuelles. Pour la start-up, le calcul est pourtant limpide : planter 10 ou 15 hectares sur une exploitation, « sans abandonner les autres productions, c'est ajouter une source de revenus à une ferme fragilisée par les crises sanitaires, climatiques ou économiques ».
Des débouchés industriels
Preuve de l'engouement, Horizom revendique aujourd'hui 460 hectares plantés en partenariat avec une quinzaine d'agriculteurs, principalement dans l'ouest de l'Hexagone. A terme, elle annonce viser 50.000 hectares. Son adossement à Swen Capital Partners, qui lui a apporté en septembre dernier 10 millions d'euros de financements, dont 4 millions en fonds propres, via son fonds Swen Terra, lui assure les moyens de son développement. Si la projection paraît ambitieuse, les débouchés industriels sont nombreux et en plein essor. Réduit en broyat, le bambou peut rejoindre des usages proches de ceux des plaquettes forestières. Ses fibres peuvent servir à fabriquer des panneaux, du papier, des isolants ou des plastiques biosourcés. Des débouchés qu'Horizom de même que ses concurrents - BambooLogic (Pays-Bas), OnlyMoso (Italie), Bambouscoopic (France) - tentent, loin des champs, de sécuriser. Et pour ce faire, chacun sa méthode. Tandis que les uns choisissent d'agir à l'échelle continentale, les autres promeuvent une filière plus locale ou des partenariats industriels, ciblant de préférence l'ameublement ou le secteur de la construction. Pour Jeanne Pham Tran, les débouchés sont immenses et correspondent aux enjeux d'une durabilité devenue centrale : « Le bambou peut être matériau, nourriture, objet, outil. C'est un matériau low tech, c'est-à-dire accessible, utile et durable. » Pourtant, à mesure que le bambou séduit les consciences et gagne du terrain, l'inquiétude d'une partie du monde agricole s'étend. À Availles-Limouzine, dans la Vienne, le sujet revêt désormais une dimension politique. Horizom projette d'y planter du bambou sur 205 hectares d'un domaine de 250 hectares jusqu'ici consacré à l'élevage. Une partie des habitants et des élus redoute une transformation du paysage et s'inquiète de la consommation d'eau qui pourrait en découler. Bien qu'il résiste aux maladies fongiques, à la grêle comme au gel printanier et capable de supporter des vents violents ainsi que de fortes précipitations, le bambou n'est pas une plante miraculeuse. Ses détracteurs pointent ainsi « des besoins en eau qui interrogent dans un contexte de sécheresse », besoins situés par l'Ademe entre 1.000 et 2.000 m³ par hectare et par an, soit moins que pour le maïs, mais comparables à ceux du blé dur ou du colza. Seconde source d'inquiétude : les rhizomes. Chez certaines variétés, ces tiges souterraines peuvent progresser d'un à dix mètres par an et nécessitent, dès lors, l'usage vigilant de dispositifs tels que des fossés, barrières et bandes enherbées afin de contenir leur expansion. Dans les colonnes du journal « La Brèche », le botaniste Guillaume Fried alerte sur les risques liés aux espèces traçantes. « Sous le bambou, rien ne pousse », résume-t-il. « Ce sont des espèces qui, en se développant, vont étouffer la biodiversité. » Derrière la formule, une interrogation : que restera-t-il d'un sol lorsque la plante y aura régné pendant plusieurs décennies ?
Un sujet polémique
La question nourrit désormais un débat très concret sur l'avenir des terres agricoles, entre partisans de l'expérimentation et défenseurs des paysages existants. Tandis que les premiers encensent une solution d'avenir, les seconds, telle Liliane Chabauty, maire d'Availles-Limouzine, dénoncent « l'accaparement des terres par des industriels » de même qu'« un placement financier ». Pour s'extraire des controverses, à Magescq, Horizom poursuit ses expérimentations avec la volonté de convaincre les professionnels comme le grand public de l'intérêt d'avancer ensemble dans l'exploitation du bambou made in France. Car plus que toute autre plante, le bambou s'inscrit dans une démarche collective, souligne Jeanne Pham Tran : « Le bambou a beaucoup à nous apprendre par sa forme rhizomatique. C'est une herbe qui pousse de façon collective. On ne verra jamais une tige de bambou isolée au milieu d'un champ ! Aussi, le bambou nous permet de penser le vivre-ensemble. » La leçon millénaire vaut pour toute la filière. Pour devenir une véritable alternative, le bambou devra pousser en réseau. C'est la condition pour qu'il devienne, possiblement, un nouvel or vert.
Un allié contre la pollution
Outre ses usages dans la construction, le mobilier, le textile, l'emballage, l'alimentation (avec ses pousses) ou encore comme combustible, le bambou pourrait constituer un allié de la dépollution : des études suggèrent que le Phyllostachys edulis, dit « bambou Moso », peut capter certains métaux lourds (cuivre, zinc ou cadmium). Une piste encore expérimentale.