« Des rituels liés à l’alcool, à la nudité » : « Admis » explore les ressorts de l’intégration en grande école
Fin août, un étudiant du Val-de-Marne est décédé après une soirée d’intégration étudiante dans un appartement privé. Sa famille vient de porter plainte. En 2021, c’est un étudiant en médecine qui trouvait la mort en marge d’une soirée d’intégration alcoolisée. Des issues fatales qui ne sont pas la norme. Mais, le bizutage a beau être désormais interdit, les rites d’intégration ont la peau dure, notamment dans les grandes écoles.
Dans Admis, le réalisateur Charlie Nazmjou, 28 ans, décrit ce qui se joue dans ces soirées où l’alcool coule à flots et où on est prêt à tous les excès pour être accepté. Il a suivi pendant cinq ans, Olivier, un étudiant qui a quitté sa famille dans le Gers pour rejoindre l’Insa (Institut national des sciences appliquées), à Rennes. Son documentaire capte une part du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Tout en justesse et retenue, sans jugement mais avec une précision redoutable.
Qu’est-ce qui vous a décidé à réaliser Admis, qui décrit notamment les rites et les excès des grandes écoles ?
Charlie Nazmjou : Je suis moi-même un ancien étudiant de l’Insa de Rennes, de 2016 à 2021. Tout ce que vit le personnage du film, je l’ai traversé. La question de l’intégration, de trouver un sens à son existence et une place quand on est à des centaines de kilomètres de ses parents, quand on arrive tout seul dans une ville. J’ai beaucoup aimé cette école mais quand je l’ai quittée, une amertume est restée. Je m’interrogeais sur tout ce qu’on devait s’infliger pour faire partie du groupe, ces rituels initiatiques pour montrer patte blanche. J’y avais participé mais ça m’était resté en travers de la gorge.
Au départ, je pensais interviewer d’anciens élèves et puis je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus fort de raconter ça de l’intérieur à travers un portrait intime. J’ai choisi Olivier parce que je me suis retrouvé en lui. Je l’ai filmé pendant cinq ans. On voit son évolution. C’est une immersion intime. Il fallait faire le pari que le spectateur s’attache au personnage avant d’être repoussé. Sa boussole morale se décale petit à petit du bien vers le mal et je voulais que le spectateur ressente cette dérive.
Vous filmez des moments qui s’apparentent à du bizutage. Sauf que le bizutage est désormais pénalement condamné…
C’est pour ça que l’on parle de rituels, de traditions. C’est une nouvelle sémantique mais il n’y a aucune différence. Aujourd’hui, on vous dit que vous n’êtes pas obligé de le faire. Mais si on ne le fait pas, on ne sera pas autant accepté.
N’importe quel recruteur de grande école vous dira que les expériences associatives sont extrêmement valorisées
Pourquoi la direction tolère-t-elle ces comportements ?
J’ai compris a posteriori qu’il y avait une espèce de formation derrière la formation qui visait à ce que les élèves apprennent à gérer des humains, des assos et à exercer un pouvoir. C’est quand même fou, il y a une boîte de nuit ouverte tous les soirs jusqu’à 3 h du matin à 20 m de la première résidence et du premier amphithéâtre. L’alcool coule à flots et c’est au milieu de l’école. L’argument, c’est que la vie associative est hyper importante pour souder les élèves. D’ailleurs, je ne pense même pas qu’il faille vraiment interdire ça. Qu’est-ce qui se passe si on fait de la prohibition, qu’on interdit le bar du foyer ? Les gens vont se cacher, faire ça ailleurs. C’est plus une question d’encadrement que d’interdiction.
Ce bar permet de créer une communauté mais fait aussi naître des rapports de domination entre les élèves. N’importe quel recruteur de grande école, d’ingénieur ou de commerce, dans un cabinet vous dira que les expériences associatives sont extrêmement valorisées. S’il a un CV qui arrive sur la table avec quelqu’un qui a été président du bureau des élèves ou du bar de l’école, il va savoir à quoi s’attendre. Cela déteint sur la formation des élites et in fine sur l’état du monde actuel.
Cette situation est-elle propre à l’Insa de Rennes où vous avez posé votre caméra ?
Absolument pas. D’ailleurs, à l’Insa Rennes, c’est même plutôt le bas du bas de la violence. Pendant la préparation du tournage du film, j’ai visité énormément d’autres écoles, je suis allé voir des amis à Polytechnique, à HEC, à Audencia, à Centrale, aux Mines, aux Ponts, etc. On y retrouve exactement la même mécanique. Dans le film, l’Insa est anonymisée même si on reconnaît les bâtiments. Parce que ce qui se passe là, c’est universel.
Pour être accepté, il faut se montrer dans une situation de fragilité et prouvez que l’on est capable de surmonter une épreuve
Il y a un élément central dans Admis, c’est la présence de l’alcool…
C’est quelque chose qui est général dans toutes ces écoles. Ces rituels sont souvent liés à l’alcool, à la nudité. Au vomi aussi. Il faut boire jusqu’au vomissement. C’est quand même fou. Pour être accepté, il faut se montrer dans une situation de fragilité et prouvez que l’on est capable de surmonter une épreuve. Ce n’est pas propre aux écoles. Cela concerne toute la société, la vie en entreprise. Il faut montrer que l’on est capable de résister à la pression, de travailler plus que les autres, de subir les intimidations. Et puis finalement, ça nous amène à en faire subir à notre tour. C’est une règle tacite dans ces écoles : apprendre à subir les intimidations et la domination avant de finir par la pratiquer nous-mêmes. Les élèves vont ruminer ça dans leur tête jusqu’à ce qu’ils travaillent en entreprise.
Qu’est-ce que la direction a pensé de votre documentaire ?
L’idée n’était pas de les rouler dans la boue mais de vivre le truc de l’intérieur et de laisser le spectateur se faire son idée. Finalement, le directeur a trouvé le documentaire formidable. Il a trouvé ça violent et brutal mais surtout révélateur d’une espèce d’infrastructure de domination qui se met naturellement en place. Il a trouvé ça juste. D’ailleurs, la direction veut se servir du film pour s’emparer du sujet. Il y aura des projections à l’école, je vais être invité pour en parler avec les élèves.
N’y a-t-il pas une remise en cause de ces rituels par les jeunes générations ? On le voit dans le film où certains se disent choqués, réagissent par rapport à ce qu’ils voient comme des vexations…
Oui, c’est évident. Depuis une dizaine d’années, il y a une remise en question. Les jeunes acceptent de moins en moins cette domination, cette intimidation et cela finit par concerner toutes les strates de la société d’ailleurs. Mais le combat n’est pas gagné. J’ai fini de tourner ce film l’année dernière… Je ne cherche pas du tout à dire dans le film qu’il faille absolument arrêter tout ça. Le film pose des questions. Aux spectateurs de se demander si cela est normal ou pas.
Admis, de Charlie Nazmjou. 70 min. Disponible en streaming sur france.tv et Canal +. Une diffusion est prévue sur France 2 d’ici à la fin de l’année.