Clemenceau, Péguy, Estienne d’Orves : les « parrains » des lycées nantais seraient-ils dans la rue ?
Au-dessus d’eux planent des grands noms de l’histoire de France. Des monuments intellectuels, des figures éthiques, des phares censés imprimer les esprits de la jeunesse. À tel point que des élus ont donné leurs noms à des établissements scolaires. En ces jours de luttes lycéennes, Ouest-France est allé interroger les écrits et les actes de trois de ces illustres personnalités à l’aune des revendications portées par ces jeunes.
Commençons par le lycée privé Charles-Péguy, à Gorges, dans le vignoble nantais, où 600 lycéens se sont mobilisés jeudi 8 octobre. Ils sont si mal lotis et nous si privilégiés, affirmaient-ils. Tout en ajoutant : On est solidaires de nos camarades d’autres établissements qui sont, pour la plupart, sous-dotés. Qu’en aurait pensé cet anticlérical devenu catholique, rebelle, électron libre, qui chahutait sa propre famille ? Qu’en aurait dit cet intellectuel qui pouvait tout à la fois louer la bravoure de Jeanne d’Arc et prendre fait et cause pour Dreyfus, tout en n’hésitant pas à aller à la castagne contre les ligues antisémites.
« Arracher les miséreux au domaine de la misère »
Pour deviner quel aurait été le regard de Péguy sur ce mouvement lycéen, il suffit de le lire. Dans son ouvrage « De Jean Coste », il écrit que l’antépremier devoir social (comprendre le tout premier devoir) est d’arracher les miséreux au domaine de la misère ». Qu’écrit-il encore à ce propos dans sa revue « Les Cahiers de la quinzaine » ? La société présente est mécaniquement organisée pour faire des pauvres et de la pauvreté.
Allons maintenant du côté de Carquefou, ville huppée de la périphérie nantaise. Et plus précisément au lycée Estienne-d’Orves, dont la construction a été décidée par la gauche mais qui a été baptisé ainsi par l’alors président de Région de droite Bruno Retailleau. Les jeunes qui y sont scolarisés admettent, eux aussi, sans barguigner qu’ils ont la chance d’étudier dans ces bâtiments nickels et spacieux. Ce qui ne les empêche pas d’affirmer haut et fort leur soutien au mouvement.
« Il faut faire entrer le beau dans l’école populaire ! »
Qu’aurait pu en penser Estienne d’Orves ? Une chose est sûre, ce jeune homme, qui a baigné dans les pensées de l’Action française, était un frondeur. En 1940, le lieutenant de vaisseau ne suit pas Pétain mais de Gaulle, la France libre, la Résistance, avant d’être arrêté à Nantes et fusillé au mont Valérien. Un esprit libre donc qui, vingt ans plus tôt, quand il était étudiant à Polytechnique, rejoint le mouvement des Équipes sociales, dont le projet était de jeter un pont entre la jeunesse intellectuelle (étudiants, officiers, bourgeois) et la jeunesse ouvrière. Il écrivait dans sa « Lettre du sens social » : Une forme de la charité consiste à faire bénéficier les autres des biens intellectuels et moraux que l’on possède soi-même.
Continuons nos pérégrinations philosophiques et géographiques. Direction le lycée Clemenceau, dans le centre-ville de Nantes. Que pensait celui qu’on surnommait Le Tigre à propos de l’éducation, appelée alors instruction ? Le politique vendéen, qui ne mâchait jamais ses mots, prend la parole à la Chambre des députés, le 1er février 1884. Pour tancer le gouvernement de Jules Ferry, le père de l’école laïque, gratuite et obligatoire : Vous faites une école pour le peuple et vous la faites petite, étroite, pauvre, mesquine. Nous, nous voulons que l’enfant du peuple, en entrant à l’école, entre dans un palais. Le républicain, farouchement anticlérical, insiste : Il faut faire entrer le beau dans l’école populaire ! Nous voulons que l’enfant du peuple soit élevé de telle sorte qu’il puisse, lui aussi, jouir des pures joies de l’esprit, des nobles plaisirs de l’art, et qu’il ne soit pas un simple rouage dans la machine industrielle, mais un homme complet.
Péguy et Estienne d’Orves auraient-ils bloqué les lycées et battu le pavé ? Paix à leur âme, impossible à dire. Mais ils auraient certainement lu leurs slogans avec attention. Quant à Clemenceau, qui se vantait d’être le premier flic de France après avoir été nommé ministre de l’Intérieur, il aurait sans doute applaudi leurs revendications. Lui qui avait été vivement critiqué pour sa répression policière, aurait-il été tendre lors des manifs et blocus ? Rien n’est moins sûr.