Budget, croissance, transition écologique : « Il nous faut apprendre que faire moins est une solution à considérer »

En 2021, quatre chercheurs américains ont publié une étude, montrant que l'être humain, face à un problème, cherche spontanément la solution du côté de ce qui peut être ajouté. La possibilité de retirer quelque chose ne lui vient pas naturellement à l'esprit. Dans l'une de leurs expériences, les participants devaient stabiliser une structure en Lego branlante : la solution la plus efficace était d'enlever une brique, mais la majorité d'entre eux en ajoutait. Cette caractéristique humaine universelle affecte toutes les sphères de nos vies. Lorsqu'un nouveau manager doit livrer son rapport d'étonnement à son arrivée dans l'entreprise, il est implicitement sommé d'imaginer ce qu'il peut faire de plus, quel nouvel outil ou nouveau projet il développera. Pour les objectifs commerciaux, c'est la même chose. Même dans un marché stable ou en baisse, l'usage consiste à poursuivre une trajectoire d'augmentation. On fixera peut-être des objectifs moins ambitieux, on fera un peu moins de plus, mais c'est bien là la seule concession. Conséquence, le nombre de burn-out, lui aussi, est en augmentation.
Aversion humaine innée à l'égard du retrait
Les origines de cette orientation cumulative se trouvent dans le fonctionnement de l'esprit humain. En 1979, Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, et Amos Tversky, ont découvert un biais cognitif appelé aversion à la perte montrant la difficulté des individus à retirer. Ils ont mis en évidence que l'esprit humain ne traitait pas de façon équivalente le retrait et l'ajout : perdre 10 euros a beaucoup plus d'effet négatif que gagner 10 euros a d'effet positif. C'est un réel danger face aux enjeux contemporains, car une fois l'ajout réalisé, il est extrêmement difficile de retirer et donc de réduire. Tout nouveau gouvernement s'accompagne de nouvelles réformes et pour le moment, celles-ci, dues aux tendances humaines, se sont largement focalisées sur l'ajout : des lois sur des lois, des décrets sur des décrets. La structure est branlante, on ajoute des briques. Quand nous, citoyens, demandons à nos décideurs d'agir, nous répliquons cette tendance en demandant de faire plus : plus de moyens, plus de personnes, plus de réglementations.
Inflation normative et non-sens environnementaux
À la clé de cette quête du « plus », des dégâts chiffrés. En janvier 2023, un rapport sénatorial consacré aux normes qui pèsent sur les collectivités titrait, sans détour : « Normes applicables aux collectivités territoriales : face à l'addiction, osons une thérapie de choc ! » ; ses rapporteurs y reprenaient l'estimation de la direction générale des collectivités locales, qui chiffrait à près de deux milliards d'euros le coût net de la seule inflation normative pour les collectivités entre 2017 et 2021. À l'échelle du pays, les estimations de la charge administrative totale, tournent autour de cent milliards d'euros par an environ. Comment, alors, parvenir à faire adopter un budget à la baisse en France ? Cette caractéristique psychologique nous éclaire sur la difficulté collective à parvenir à un accord sur les économies à réaliser depuis déjà deux ans. Au lieu de se focaliser sur le résultat ou les effets, on se focalise sur le processus, qui doit être additif. Dans le domaine écologique, une récente recherche publiée dans le « Journal of the Academy of Marketing Science » a mis en évidence un biais équivalent qui s'appelle le bais additif durable. Elle montre que les consommateurs jugent un produit plus « durable » quand, au lieu de lui enlever un élément, comme l'emballage ou des accessoires non nécessaires, on lui en ajoute, comme une gourde réutilisable, un emballage recyclé ou encore une brosse en bambou. Sauf que l'ajout, mêmes'il concerne un élément labellisé écologique, alourdit l'empreinte carbone : un produit sans emballage restera toujours plus écologique qu'un produit avec un emballage écologique. C'est le principe central en matière d'impact environnemental, la séquence ERC rappelée sur le site du ministère de la Transition Ecologique : Eviter d'abord et si on ne peut éviter, Réduire, puis Compenser.
Entraîner nos cerveaux à donner corps au retrait
Pour combattre ce biais, il faut rendre explicite le fait que le retrait est un effort pour celui qui le décide ; ce n'est pas facile. Dire ce que l'on arrête, pourquoi, et ce que cela va permettre. Une norme supprimée, une réunion annulée, un dispositif éteint doivent être expliqués et les effets bénéfiques de leur suppression valorisés. Le deuxième levier consiste à s'appuyer sur des symboles de sobriété suffisamment reconnaissables pour être perçus comme vertueux. La tendance minimaliste a rendu désirable, en quelques années, le fait de posséder moins. Il faut transformer la sobriété et la simplification en une source de développement positif et souhaitable pour tous. Ces découvertes sur les tendances humaines invitent à adopter un nouveau réflexe. Celui d'oser, avant chaque plan, chaque réforme, chaque nouvelle ligne dans un agenda déjà plein, poser la question que personne ne pose jamais : « Qu'est-ce que l'on peut enlever pour améliorer la situation ? ». Il nous faut apprendre que faire moins est une solution à considérer, que retirer ce qui a été auparavant ajouté peut nous permettre, à tous, de stabiliser la structure qui forge notre société. Linda Lemarié est professeure associée à Audencia.