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Blocus des lycées : « On transforme progressivement notre adolescence en long entretien d’embauche »

Ouest-France · 06/10/2026 · ← revue

À Fontenay-le-Comte (Vendée), la mobilisation des lycéens a mis quelques jours à se mettre en action. Ce lundi 5 octobre 2026 au matin, les jeunes étaient prêts, avec leurs pancartes et leurs slogans. Parmi les lycéens présents, Sofiane, 16 ans, en terminale au lycée Rabelais. Il est venu avec un texte écrit pour la situation. Ouest-France en publie quelques extraits :

« Aujourd’hui, nous sommes devant notre lycée. Et certains vont nous regarder et se demander : “Mais qu’est-ce qu’ils font là ?” “Ce ne sont que des lycéens.” “Ils sont trop jeunes pour parler de politique.” “Ils ne comprennent pas encore comment fonctionne le monde.” Mais justement. Nous sommes ici parce que ce monde, c’est celui dans lequel nous allons vivre. Ce sont nos études. C’est notre avenir. C’est notre travail. C’est notre génération qui va hériter des décisions prises aujourd’hui.

Alors oui, nous sommes lycéens. Mais nous ne sommes pas apolitiques. Nous ne sommes pas ignorants. Et surtout, nous ne sommes pas indifférents. On nous demande constamment de penser à notre avenir. Dès la seconde, on nous demande quelles spécialités nous voulons choisir. On nous demande quel métier nous voulons faire. Quelle formation nous voulons intégrer. Quel dossier nous allons construire. Quelles notes nous devons avoir. Quelles activités nous devons faire. Quel profil nous devons présenter. Et finalement, on transforme progressivement notre adolescence en long entretien d’embauche pour un avenir que nous ne connaissons même pas encore.

À 16 ans, on devrait pouvoir se tromper. On devrait pouvoir changer d’avis. On devrait pouvoir découvrir qu’une matière qu’on détestait nous passionne finalement. On devrait pouvoir ne pas savoir ce qu’on veut faire. Parce qu’à 16 ans, ne pas savoir ce qu’on veut faire de sa vie n’est pas un échec. C’est normal. Et pourtant, nous vivons avec Parcoursup au-dessus de nos têtes.

Le système nous demande d’être performants, motivés, ambitieux, organisés, tout en nous demandant simultanément de choisir notre avenir. Et lorsque nous craquons sous cette pression, on nous répond parfois qu’il faut simplement mieux nous organiser.

Mais peut-être que le problème n’est pas toujours l’élève. Peut-être que le problème vient aussi du système dans lequel on demande à l’élève d’évoluer. Et face à cela, qu’est-ce qu’on nous dit ? On nous parle de mérite. On nous parle d’orientation. On nous parle de responsabilité individuelle. Mais comment parler de mérite quand tous les élèves ne commencent pas avec les mêmes conditions ? Comment parler d’égalité lorsque certaines classes sont surchargées ? Lorsque certains élèves n’ont pas de professeur pendant des semaines ? Lorsque certaines familles peuvent payer des cours particuliers et d’autres non ? Lorsque certains connaissent déjà les codes de l’orientation et que d’autres doivent les découvrir seuls ? L’Éducation nationale devrait être l’endroit où l’on réduit ces inégalités. Pas l’endroit où elles se reproduisent.

Et c’est aussi pour cela que nous devons parler de politique. Parce que pendant qu’on nous répète que nous sommes trop jeunes pour nous intéresser au monde, d’autres personnes parlent à notre place. L’extrême droite progresse dans notre pays. Alors même que nous avons la chance de vivre dans un pays libre. Et je ne veux pas que notre génération réponde à la peur par la haine. Je ne veux pas que la colère contre les injustices devienne une colère dirigée contre ceux qui ont moins que nous, ceux qui viennent d’ailleurs, ceux qui n’ont pas notre couleur de peau, notre religion, notre histoire ou notre situation. Parce que lorsque les services publics reculent, lorsque l’école manque de moyens, lorsque la précarité augmente, le problème n’est pas l’existence de ceux qui vivent à côté de nous. Le problème, c’est de savoir quelle société nous voulons construire.

Alors oui, nous sommes en colère. Et cette colère n’est pas une honte. Elle n’est pas un caprice. Elle n’est pas une crise d’adolescence. Elle vient de quelque chose. Elle vient de la pression. Elle vient de l’incertitude. Elle vient de la peur de l’avenir. Elle vient parfois du sentiment de ne pas être écoutés. Et surtout, elle vient du fait qu’on nous demande de préparer notre avenir dans un système que nous n’avons pas choisi.

Alors notre parole mérite d’être entendue. Pas parce que nous aurions toujours raison. Mais parce que nous avons le droit de participer au débat sur le monde dans lequel nous allons vivre. Et si nous sommes devant ce lycée aujourd’hui, ce n’est pas parce que nous ne voulons pas travailler. C’est parce que nous voulons savoir pour quoi nous travaillons. Ce n’est pas parce que nous refusons l’avenir. C’est parce que nous refusons qu’on décide de notre avenir sans nous. Alors oui. Nous sommes lycéens. Nous sommes jeunes. Mais nous sommes là. Et nous avons quelque chose à dire. Écoutez-nous. »