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Présidentielle 2027 : « Pour la première fois, c'est un autre parti que le RN qui est jugé le plus dangereux »

Les Échos · 02/09/2026 · ← revue

Par Isabelle Ficek

Dans un entretien aux « Echos » au moment où la campagne présidentielle, à huit mois du scrutin, s'est accélérée, la politologue Chloé Morin voit dans l'inquiétude économique, massive, l'un des moteurs de l'intérêt pour la campagne présidentielle. Le pouvoir d'achat demeure la priorité des Français, mais, phénomène nouveau, ils souhaitent aussi un retour à la stabilité politique, signe que la vie politique elle-même les inquiète. Le débat avec sept candidats devant le Medef a été un succès d'audience. Est-ce à dire que les Français sont entrés dans la campagne présidentielle, et qu'ils s'inquiètent particulièrement de la situation économique ? La part d'audience recueillie par LCI est historique pour la chaîne. Cela indique l'intérêt et l'inquiétude d'un segment de l'électorat - plutôt les catégories supérieures, les retraités et les personnes qui s'intéressent fortement à la politique. Cela ne dit en revanche pas que les Français sont massivement entrés dans la campagne : des études montrent qu'environ un tiers des électeurs n'arrêtent leurs choix que dans les deux derniers mois de campagne, et les préférences se stabilisent de plus en plus tard. L'inquiétude économique est l'un des moteurs de l'intérêt pour la campagne, et elle est massive - rappelons que c'est en France que le pourcentage de personnes à croire que leurs enfants vivront mieux qu'eux est le plus bas, selon Ipsos. VIDEO - Comment les candidats de la présidentielle financent-ils leurs campagnes ? Quelles sont les principales préoccupations et attentes des Français pour cette élection ? Le pouvoir d'achat est la première préoccupation de la plupart des électeurs. Viennent ensuite l'insécurité, la réduction de la dette, l'accès aux soins ou encore la maîtrise de l'immigration. Le fait nouveau est que le souhait d'un retour à la stabilité politique figure désormais parmi les priorités. Autrement dit : la vie politique elle-même inquiète les Français. Le pourcentage de Français déclarant que le RN est un danger pour la démocratie est inférieur au pourcentage de ceux qui pensent que non. Tous les candidats l'ont entendu et promettent d'y répondre - référendums, réforme des institutions, nouvelle République… - mais il y a là une contradiction performative : par leur manière même de faire campagne, ils détruisent ce qu'ils promettent de réparer. Le clash tient lieu de compromis, l'accélération permanente interdit le temps long de la délibération, l'émotion dispense de l'argument, l'outrance disqualifie la nuance. Or ce sont exactement les conditions sans lesquelles une démocratie ne peut pas fonctionner correctement. La démocratie, ne l'oublions pas, est un bien commun : chacun vit de ses bénéfices, aucun n'a intérêt à en payer l'entretien. Et un bien commun que personne n'entretient finit par disparaître, c'est ce qu'on appelle en économie la tragédie des communs. Dans les sondages, Marine Le Pen est aujourd'hui à un niveau stratosphérique. Est-ce à dire que les affaires n'ont aucune incidence et que ses sympathisants ont digéré la non-candidature de Jordan Bardella ? Les affaires ont une incidence très marginale pour deux raisons : elles sont arrivées dans un cadre interprétatif déjà installé, et installé par la droite républicaine elle-même, celui de la persécution politique par les juges ; par ailleurs, les électeurs RN qui seraient gênés par ces affaires ne disposent pas d'alternative politique évidente. La non-candidature de Jordan Bardella a une incidence réelle : la ligne politique du parti. Nous savons désormais qu'elle restera celle de Marine Le Pen, moins libérale et plus sociale que celle de Jordan Bardella. Je crois que c'est la plus à même de les porter vers une victoire. Plusieurs sondages donnent un second tour entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Qu'est-ce que cela dit du paysage politique à huit mois de l'élection ? La donnée la plus structurante à cette étape est la suivante : le pourcentage de Français déclarant que le RN est un danger pour la démocratie est inférieur au pourcentage de ceux qui pensent que non, et ce, pour la première fois de l'histoire de ce parti. Pour la première fois, c'est un autre parti qui est jugé le plus dangereux : La France insoumise. Vous avez là la recette d'une victoire possible du RN en mai prochain en cas de duel avec LFI. Dire que les Insoumis sont le marchepied de Marine Le Pen vers le pouvoir n'est pas une formule : c'est un fait documenté. A gauche, Jean-Luc Mélenchon est en dynamique dans les sondages, les candidats à la candidature se multiplient. Y a-t-il vraiment un chemin pour la gauche sociale-démocrate et à quelles conditions ? Toute l'Europe occidentale connaît une période de forte instabilité électorale, avec une régénération des systèmes partisans. Nous assistons à une lente, trop lente adaptation des offres partisanes aux bouleversements mondiaux connus depuis trente ans - je parle de la mondialisation, de la désindustrialisation, mais aussi des conflits, des défis démographiques et climatiques, et du tsunami de l'IA. Face à un monde menaçant et complexe, il est parfaitement logique que les électeurs se tournent à la fois vers des offres politiques leur semblant plus neuves, plus radicales, et plus « simples ». Cela avantage la radicalité à gauche et à droite. Or, le logiciel social-démocrate intègre la complexité, la nuance et le temps long. Il est donc désavantagé dans le paysage actuel. En miroir, à droite et au centre, quels sont les risques de la course lancée avec Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, à la peine, sans compter tous ceux qui disent se préparer… Tous ces candidats sont pénalisés par le phénomène que je viens de citer. Ajoutons le fait que le terrain du débat se déroule trop sur les réseaux sociaux. Ils ne sont pas un terrain neutre, et pénalisent très largement tous les candidats du bloc central. J'en ai décrit les mécanismes dans mon dernier livre (*). Par ailleurs, je note que le « Macron bashing », qui n'est pourtant pas un levier de vote puisque le président ne peut pas se représenter, reste un sport à la mode chez ses successeurs potentiels. Il est vrai qu'il a l'immense avantage de permettre à ceux qui le pratiquent de s'exonérer de toute réflexion sur la part qu'ils ont prise au naufrage national. En 2017, l'élection avait été un vrai chamboule-tout avec l'arrivée d'Emmanuel Macron, « fruit d'une effraction de l'histoire », avait-il dit. Peut-il y avoir encore de grosses surprises côté candidats ? Oui. Mais il sera plus difficile pour les candidats modérés de créer la surprise. Car dès lors qu'une partie de l'électorat tient le système pour illégitime, la transgression devient une preuve de sincérité : celui qui viole la règle est perçu comme disant tout haut ce que les autres étouffent, et son mensonge devient gage de franchise. A l'inverse, tout ce qui fait un parti de gouvernement - la discipline, la parole mesurée - est reçu comme l'aveu qu'on ne dit pas ce qu'on pense, de sorte que les candidats « hors système » partent avec une présomption d'authenticité quand les candidats « du système » doivent la reconquérir chaque matin. C'est la dernière rentrée d'Emmanuel Macron. Peut-il encore inverser le sentiment d'un second quinquennat raté ? La mémoire d'une présidence ne se fixe pas quand elle s'achève, elle se reconstruit ensuite, à la lumière de ce qui suit, de ce que le successeur fait, de ses réussites et ses échecs. Chirac et Hollande ont vu leur cote remonter une fois partis, sans avoir rien fait pour cela. Le souvenir des dix ans de pouvoir d'Emmanuel Macron sera écrit par son successeur. (*) « Désalignée : Masculinisme, polarisation du débat, dissolution du commun, lâcheté du politique : Comment le féminisme peut guérir les dérives de notre époque », Editions de l'Observatoire.

Isabelle Ficek