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Évacuation, accueil des sinistrés, lien avec les secours... Le combat des maires face aux incendies

Le Figaro · 30/07/2026 · ← revue

Évacuation, accueil des sinistrés, lien avec les secours... Le combat des maires face aux incendies REPORTAGE - Les maires des villes et villages touchés par les feux sont au cœur de l’organisation d’urgence, heure après heure, tout en devant penser l’après.

À Mérignac, un homme est seul au milieu du parking du stade de rugby, chemise blanche rentrée dans le pantalon, manches retroussées. Thierry Trijoulet, 67 ans, maire (PS) de la plus peuplée des communes de la banlieue bordelaise, attend fébrilement l’arrivée de la colonne EST 6. Elle est partie la veille au soir de plusieurs départements des régions Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté pour prêter main-forte aux soldats du feu mobilisés en Gironde. Y aura-t-il suffisamment de place pour accueillir les 70 pompiers et 20 véhicules ? La cohorte pénètre sur le parking. « Ça va rentrer ! », assure le lieutenant-colonel Julien Andre, chef de la colonne, en descendant de son camion. « Vous avez bien vos lits ? », s’enquiert le maire. « Oui, on a les lits picot (lits de camp, NDLR), répond le pompier. Un grand merci pour l’accueil ! » Répartis entre les vestiaires du stade et un foyer attenant, les pompiers venus en appui trouveront ici le gîte et le couvert, entre leurs interventions. Depuis cinq jours, la ville de Mérignac sert ainsi de base arrière à plus de 400 soldats du feu, répartis entre la salle omnisports, deux lycées, le stade et la caserne du SDIS 33. Élus locaux et bénévoles s’y relaient jour et nuit pour préparer repas et boissons, distribuer déodorants et gels douches, couvertures et boules Quiès. Une logistique pilotée par Thierry Trijoulet, qui enchaîne les allers-retours entre les différents sites et se démultiplie en divers lieux pour assister aux réunions avec le SDIS, la préfecture et la métropole. « Il est tout le temps sur le terrain à faire des cartons ou à porter des trucs. Il dort une demi-heure par nuit, je ne sais pas comment il fait… », s’ébaubit une collaboratrice de l’élu. Maire depuis un peu plus d’un an, après avoir été longtemps adjoint, Thierry Trijoulet vit une semaine sans précédent. Pour les nerfs, la fatigue, l’angoisse des défis et responsabilités hors norme. C’est sur son territoire que sont survenus, mardi 21 juillet, les deux seuls décès dus aux incendies : deux jeunes pompiers piégés par les flammes aux abords de l’aéroport. Le lendemain, mercredi, le mégafeu de la forêt des Landes partait de Saumos. Le vendredi soir, le SDIS faisait de Mérignac sa base arrière. Et le samedi soir, la préfecture ordonnait l’évacuation de deux quartiers, soit plus de 10 000 des 80 000 habitants de la commune. Ils ont pu regagner leur domicile mardi après-midi. À pied d’œuvre, aussi, sur ce front des retours, Thierry Trijoulet est soulagé : « on commençait à s’inquiéter pour eux, parce que quatre à cinq jours en situation précaire, c’est difficile… », souffle-t-il.

200 000 habitants évacués

À Lacanau, en revanche, les 4 000 vacanciers évacués mardi matin des campings et résidences collectives ne reviendront plus. Au grand dam du maire (SE), Laurent Peyrondet, qui pensait pouvoir préserver l’économie touristique. « On ne pensait pas que le scénario du pire arriverait aussi vite », déplore-t-il. Depuis l’ordre de cette évacuation partielle, son téléphone « sonne toutes les cinq secondes » et sa voix est éteinte, conséquence de « six jours à parler fort ». Mais pas question de lâcher. Il se doit de garder le cap pour ses administrés, se répète-t-il, et n’hésitera pas à « prendre des décisions fortes » si besoin, assure-t-il en faisant allusion à la possible évacuation totale de Lacanau. Les Canaulais ne lui reprocheront pas. « Si ça doit se faire, on le fera sans hésiter », témoigne Ioan, boucher-charcutier dans le centre-ville, confiant dans les décisions de l’élu. « Autant dans son discours que dans ses actes, c’est un très bon maire, souligne-t-il. Depuis le début, il a su prendre les choses en main. » Dans ce cadre apocalyptique, où 42 000 hectares ont été rayés de la Gironde en une semaine, ainsi que des centaines d’habitations, obligeant l’évacuation de plus de 200 000 habitants, les maires occupent le terrain comme jamais. Martial Zaninetti, lui, ne le quitte pas. L’élu sans étiquette du Porge, commune de 3 500 habitants devenue l’un des symboles de ces feux ravageurs en Gironde pour avoir été la première touchée, accuse un bilan très lourd. « C’est une catastrophe », souffle-t-il. Pas moins de 200 habitations ont été détruites par les flammes et près de 8 000 hectares de forêt communale sont partis en fumée. Nous ne disposons pas aujourd’hui des ressources humaines et matérielles nécessaires pour faire face aux incendies, qui risquent malheureusement de se multiplier dans les prochaines années

Martial Zaninetti, élu sans étiquette du Porge

Dans la salle des fêtes du Porge, transformée en centre névralgique de la crise, il est facilement reconnaissable à son dossard bleu floqué « MAIRE ». Il arpente les lieux sans relâche, passant des habitants aux pompiers, un quart du temps le téléphone à la main, les trois quarts restants à l’oreille. En liaison permanente avec les pompiers, la préfecture et les divers services de secours, Martial Zaninetti organise l’accueil des habitants évacués, veille à leur information, mobilise les services municipaux et anticipe le retour des sinistrés dès que les conditions de sécurité le permettent. Sa priorité : « Sécuriser le village et toutes les zones où il y a encore des fumerolles pour que les habitants puissent rentrer chez eux ». Du matin au soir, il fait le lien entre la population et les autorités, tout en préparant déjà la reconstruction de sa commune dévastée. « On fait avec les moyens du bord », dit-il avec modestie. Par-delà l’urgence, l’élu s’inquiète des années à venir. « Nous ne disposons pas aujourd’hui des ressources humaines et matérielles nécessaires pour faire face aux incendies, qui risquent malheureusement de se multiplier dans les prochaines années. Il faut renforcer nos capacités, nos moyens aériens », martèle-t-il. Dans cette situation, le maire doit aussi faire face à une polémique qui monte. Certains habitants accusent les autorités d’avoir sacrifié leur commune. Martial Zaninetti, lui, appelle au calme, estimant que l’heure est avant tout à la gestion de la crise. « Nous faisons face à une situation totalement inédite. J’ai échangé avec Emmanuel Macron au téléphone et nous étions en réunion avec lui hier soir. Il mesure la gravité de la situation et notre détresse. L’État est à nos côtés », veut-il croire.

Des centaines d’animaux laissés par leurs maîtres

D’autres interpellent directement le président de la République. Comme Bruno Lafon, maire sans étiquette de Biganos et président de la Défense de la forêt contre les incendies (DFCI) Nouvelle-Aquitaine, qui assiste les pompiers jour et nuit. Pendant les feux, ces agents épaulent les pompiers en leur ouvrant les accès, en les guidant dans le massif, en entretenant les pare-feu et en surveillant les reprises d’incendie. Lors de la venue d’Emmanuel Macron en Gironde, le 27 juillet, il a profité de son échange avec le chef de l’État pour faire passer un message qu’il répète depuis des années : « Ça fait 15 ans que je dis qu’on ne peut plus adapter notre forêt comme l’ont fait nos parents et nos grands-parents », lui a-t-il lancé. L’élu plaide pour « des pare-feu entretenus » et plus larges, répartis à travers le massif forestier, afin de sacrifier « 2 000 hectares » plutôt que d’en voir 42 000 partir en fumée. « Il vaut mieux en perdre un peu que de tout perdre », selon lui. Sans ambages mais avec quelque amertume, il a soigné la fin de son propos avec le président de la République : « On ne vit pas dans le même monde, je ne suis pas parisien, moi », lui a-t-il lancé. Mardi, sur une chaîne d’information en continu, le maire enfonçait le clou : « Il y a des personnes qui sont dans leur bureau mais qui font de l’écologie de salon. Les hauts fonctionnaires, il faudrait qu’ils nous laissent travailler sur le terrain et qu’ils laissent un peu de liberté aux élus locaux, à des gens qui connaissent ce terrain et qui ont le bon sens paysan. » Des familles ne savaient pas ou leurs parents étaient partis. Il a fallu se soumettre à un terrible jeu de piste pour les retrouver et informer des enfants inquiets

Stéphanie, agent de la commune d’Audenge

Sur le terrain, Nathalie Le Yondre y est tout entière, elle aussi. Ses rues sont désertes, mais son équipe municipale et elle sont omniprésentes. « Les gendarmes m’avaient demandé de partir ainsi que mes élus, mais c’était juste inenvisageable ! », certifie-t-elle. Depuis 18 ans qu’elle administre Audenge, une ville située dans le bassin d’Arcachon, et ses 10 000 habitants, il n’était pas question de la quitter en plein chaos. Un déluge de travail et de responsabilités s’est abattu sur elle le 22 juillet, à 23 h 30 précises. C’est l’heure à laquelle la maire a été informée qu’elle devait accueillir plusieurs centaines d’habitants fuyant les flammes. Mais le lendemain, son territoire a été à son tour menacé par ce mégafeu et a dû être vidé de sa population. À 21 h 10, les autorités en donnaient l’ordre. À 21 h 25, l’exode commençait, avec « des gens hagards qui partaient parfois avec trois fois rien ou au contraire avec trop de biens », se souvient-elle. De quoi occasionner un embouteillage monstre, tous s’engouffrant en voiture sur la seule départementale permettant de quitter les lieux. Une précipitation qui a donné du fil à retordre à l’équipe municipale restée autour de l’élue. « Des familles ne savaient pas ou leurs parents étaient partis. Il a fallu se soumettre à un terrible jeu de piste pour les retrouver et informer des enfants inquiets », raconte Stéphanie, agent de la commune. Dans l’urgence, des centaines d’animaux de compagnie ont été laissés par leurs maîtres. Sur les réseaux sociaux activés et animés par la ville pour maintenir le lien avec les habitants, beaucoup d’entre eux se sont alors inquiétés pour leurs chats, leurs chiens, leurs tortues ou leurs lapins et ont demandé de l’aide. Si bien qu’une brigade dédiée aux animaux fait désormais le tour de la ville pour les nourrir, en tenant compte des consignes adressées par mail par leurs propriétaires. « Ma tortue mange des fleurs de passiflore et de bignone mais aussi des tomates-cerises. Pouvez-vous laisser la gamelle du chat sur la terrasse ? Entrez dans le jardin par la petite porte à gauche », lit ainsi Chrystel Letourneur, adjointe à la culture, restée elle aussi sur le pont. Ce mercredi matin, en compagnie d’un autre élu, Michel Chavaneau, elle a entrepris une tournée « distribution de croquettes ». Une mission qui pourrait paraître dérisoire face à un département qui flambe mais que défend l’élue : « la population est traumatisée d’être partie. Savoir qu’on prend soin de ses bêtes la tranquillise », tranche-t-elle. Tout comme les rondes menées par les forces de l’ordre avec la police municipale pour surveiller les maisons abandonnées. Toutes ces données sont transmises à la population via divers circuits d’information, animés par une équipe de communication exclusivement dédiée à cela. « À la télévision, les habitants ont l’impression que tout brûle. Avec les photos qu’on leur envoie, on leur montre que ce n’est pas le cas », ajoute l’édile qui a par ailleurs créé des pare-feu en deux jours. Une véritable ligne Maginot de 12 kilomètres de long et de 140 mètres de large pour protéger la ville de l’incendie qui menace encore à ses portes.

800 repas préparés par jour

Malgré les consignes d’évacuation, plusieurs dizaines d’habitants sont restés à Audenge. Par choix ou parce que le départ aurait été trop éprouvant, comme pour Maryline et Guy que la maladie a affaiblis. Dans la matinée de mercredi, ces deux sexagénaires ont reçu la visite de deux auxiliaires de vie, Virginie et Stéphanie, qui entreprennent elles aussi des tournées quotidiennes. « Tout va bien ? Vous avez ce qu’il faut en médicaments, en nourriture ? », interroge l’une d’elles. Dans son salon où un ventilateur tourne à plein régime, devant une table encombrée de papiers, Maryline fait le tour des besoins. « Peut-être des œufs et du pain brioché ? », suggère-t-elle. Dans la mairie, des vivres sont entreposés. « On n’abandonne personne et on s’assure que ceux qui sont restés ne manquent de rien », signale la maire, Nathalie Le Yondre. Et de s’interroger sur la célébration d’un mariage prévue la semaine prochaine. « Je ne sais pas si cela sera possible », doute-t-elle. » LIRE AUSSI - Incendie en Gironde : la carte des feux de forêt en cours près du bassin d’Arcachon 17 kilomètres plus haut, Lège-Cap-Ferret fait aussi partie de ces 23 communes qui ont été évacuées. Pour son maire, Philippe de Gonneville, le travail est titanesque. Car en plus d’avoir mis en place les mêmes brigades pour les animaux, pour la sécurité, et de s’occuper de ses quelques habitants restés sur place, son territoire a brûlé. « 21 maisons parties en fumée totalement et des campings partiellement incendiés », précise-t-il. C’est Bourg-le-Lège, au nord du territoire, qui a été attaqué par les flammes. Pour éviter la propagation de l’incendie sur toute la presqu’île jusqu’au cap Ferret, des pares-feu ont également été construits en urgence. Accueillant sur son territoire un PC de sécurité des pompiers, la commune de Lège fait aussi dans le sur-mesure en leur assurant le logement et la nourriture. En plus d’avoir transformé son gymnase en dortoir et réfectoire pour les accueillir, elle leur fournit de quoi préparer 800 repas quotidiens. Les commerçants locaux, qui ont été obligés de fermer leur établissement, fournissent aux cuisiniers du PC leur stock de nourriture. Le maire s’inquiète de leur avenir. « Sans aides, nombre d’entreprises qui vivent à 80 % du tourisme ne pourront redémarrer », avertit-il.