Grève du 5 novembre : loin des grandes villes, dans les cortèges familiaux de l’Yonne, « chez nous c’est toujours gentillet, y’a jamais eu de casse »

Une fois de plus, Lou, Kézia, Clovis, Raphaël, Eliaz, Alanisse, Melody et Maélysse se sont levés avant le soleil et avant les adultes. Jeudi 5 novembre, pour la journée nationale d’action pour les salaires et le pouvoir d’achat à l’appel des syndicats, il s’agit de montrer qu’ils sont encore là. En fin de compte, c’est d’eux, les lycéens, que tout est parti « ici aussi ». Ici, c’est devant les grilles du lycée Janot de Sens (Yonne), 2 800 élèves, une petite ville dans la ville. Ceux-là ont beau être moins nombreux et moins visibles que leurs camarades des grandes villes, ils n’en ont pas moins à dire. « On veut leur montrer que les établissements des campagnes existent AUSSI ! Et que leurs élèves requièrent les MÊMES conditions de travail que dans les lycées des grandes villes, parfois favorisés ! », peut-on lire sur leurs comptes Instagram. La petite bande va du bac pro à la terminale spécialité cinéma ou arts plastiques, du look kawaï à la doudoune de l’AS Monaco. Tous habitent des « patelins » alentour : leur réveil sonne à 5 heures et ils ne rentrent pas chez eux avant la nuit. Des journées XXL qui font l’objet de leurs revendications de jeunes ruraux, outre celles qu’ils partagent avec leurs camarades des villes. Il faut voir la gravité d’adultes sur leurs visages encore mouchetés d’acné lorsqu’ils énumèrent la somme de leurs angoisses face à l’avenir. La fierté, aussi, à l’évocation du blocus qu’ils ont tenu, trois jours durant, fin septembre. Depuis, leurs rangs se sont clairsemés. Chacun a ses excuses : le bac, Parcoursup, le couperet des heures d’absence… Maélysse en est à 64. Ce matin, ça commence mal : le local ciné où sont rangées les pancartes est fermé. Qu’à cela ne tienne. Ni une ni deux, on sort des feuilles doubles pour bricoler des écriteaux et réinventer des slogans : « les Lycéens font plus d’heures que le soleil ». Puis la petite troupe s’élance vers la maison des syndicats, entre les lotissements pavillonnaires et l’ancien silo à grain. On les propulse en tête de cortège, entre les estafettes syndicales et la chorale, pas peu fiers d’avoir des lycéens à mettre en avant. Cette jeunesse a retrempé l’âme des vieux routiers des manifestations. Avant eux, Frédéric Cerneau, 52 ans, n’y croyait plus franchement. L’électromécanicien traînait sa chasuble FO et un vieux blues syndical depuis les mobilisations contre la réforme des retraites, « douchées à coup de 49-3 ». Ce matin-là, il retrouve son sourire. Ils sont 400 à Sens, selon le décompte. Certes, ce ne sont pas les 3 000 des grandes heures de la réforme des retraites, « mais pour Sens, c’est pas mal du tout ». L’ouvrier avait parié sur deux fois moins. Maélysse annonce le top départ au micro. « Les manifs, c’est de famille » croit savoir la lycéenne, en citant sa mère aide-soignante, « gilet jaune » en son temps. Tout le monde se connaît ici, ça se claque la bise, ça demande des nouvelles des anciens. Même un « gilet jaune » historique du rond-point du Super U en est – pourtant pas du genre à s’afficher avec les syndicats.
Ici, le RN est une réalité déjà tangible
Quelques calicots de la Ligue des droits de l’homme plus loin, voilà Jean-Luc Guilloton, sanglier en peluche sur la tête, corne de chasse au cou. Ancien agent technique municipal, il est content de voir qu’un « journal parisien » s’intéresse à un « petit cortège de province ». Aux revendications, surtout : « Chez nous à Sens, c’est toujours gentillet, y’a jamais eu de casse. Sauf que ça ne fait pas d’images pour les “BFM-TV”, qui sont en boucle là-dessus. Résultat, le guignol au fin fond de sa campagne on lui monte la tête et après il vote pour le Rassemblement national (RN) ». Ici, l’extrême droite n’est pas une projection mais une réalité déjà tangible : en 2024, les trois circonscriptions ont été arrachées par le parti à la flamme – condamné pour avoir tenu des propos racistes, Daniel Grenon, député de la 1re, a depuis été exclu du RN. Autant dire que dans l’Yonne, le peuple de gauche se compte davantage qu’ailleurs. « Même si on est dans un département qui vote RN, on veut montrer qu’il y a aussi de la diversité et de l’engagement dans la jeunesse rurale », se rengorge Clovis, 15 ans, quoique un peu déçu du « désintérêt politique » de certains : « Ils pensent que parce qu’on n’est pas une grande ville ça sert à rien, qu’on sera forcément tenu à l’écart des décisions. » A la maison, les échanges entre certains lycéens et leurs parents peuvent être rugueux. « On se prend trop de la hate [haine] ! » lâche Lou, 17 ans, qui tente de dialoguer avec son père, policier, et sa mère, infirmière. C’est « pour eux aussi » qu’elle manifeste. Ce mouvement social est une première pour la jeune fille. Il la « touche » tellement qu’elle a décidé d’en faire un projet documentaire pour le bac : « Je veux déconstruire l’idée que ce sont toujours les mêmes classes sociales qui se mobilisent. Dans notre groupe y’a vraiment de tout : des jeunes de milieux moyens, bas, élevés… C’est beau la diversité. » Parvenu sur les quais de l’Yonne, le cortège se pose la question d’enchaîner avec la manifestation de l’après-midi à Auxerre, à 80 kilomètres, comme le veut la coutume locale. C’est sans compter le prix du carburant.
1 153,29 euros mensuels
14 heures. Sur la place de l’Arquebuse à Auxerre, deux tracteurs rouges plantés de calicots jaunes de la Confédération paysanne font une arrivée remarquée. Au volant, les frères Baptiste et Antoine Rouger, 32 et 26 ans, qui ont repris la ferme du père – des céréales bio. Ils ont laissé les semis en plan, comme les samedis précédents. Une demi-journée de travail perdue chaque fois. « Mais c’est important de montrer notre présence, considère Baptiste, son enfant dans les bras. La flambée des prix des produits alimentaires est liée à la hausse de nos charges au profit des fournisseurs de pétrole, d’énergie, de l’agroalimentaire… » Ce coup-ci, ils sont un millier. Une belle mobilisation, juge Eric Beaujean, secrétaire départemental de la CGT. On trouve des fonctionnaires, des étudiants, des retraités, des cadres du privé, des lycéens… Comme depuis trois samedis, l’ambiance est bon enfant, les visages souriants, qui tranchent avec la gravité du moment. Le cortège ne semble plus porté ni par les revendications, ni par les rages, encore moins par les certitudes ; plutôt traversé de points d’interrogations : « Vers où on va ? Jusqu’à quand on tiendra ? Qu’est-ce qu’on fera, après ? » Surveillante dans un établissement en réseau d’éducation prioritaire à Migennes, Célestine a écrit ses doléances sous forme de BD : « J’ai 23 ans et je m’inquiète pour mon avenir, c’est pour ça que je fais grève. » Une journée de salaire en moins qui pèse lourd sur ses 1 153,29 euros mensuels qu’elle cite à la virgule près. Sans compter le prix du carburant pour venir de Joigny, où elle vit. « Mais j’estime que c’est le seul moyen de se faire entendre. » La vingtenaire espère qu’ils sont nombreux, au même moment, partout jusque dans les petites villes, à faire converger leur trop-plein de difficultés et d’inquiétude. Entre 575 000 personnes, selon le ministère de l’intérieur, et 1,6 million, d’après la CGT, ont manifesté à travers le pays. Les communes de moins de 30 000 habitants n’étaient pas en reste, selon la presse locale, racontant de joyeux cortèges à Voiron (Isère), Lons-le-Saunier, Saumur (Maine-et-Loire), Thouars (Deux-Sèvres), Briançon (Hautes-Alpes), Annonay (Ardèche), Guéret, Alençon ou encore Périgueux… A quelques calicots de là, Gwen et Stéphanie – la première CPE dans un lycée professionnel, la seconde professeure de biologie dans un lycée agricole – brandissent une pancarte que tout le monde veut photographier. Au slogan des jeunes, elles ont ajouté une « petite note locale » : « On fait caca sur Bardella, Pipi sur les nazis, Popo sur les fachos… et on gerboule sur [Julien] Odoul [député de la 3e circonscription de l’Yonne et porte-parole du RN] ». Une pancarte qui ne serait pas du goût de tous, dans le coin. En première ligne face à la « parole raciste décomplexée » de certains élèves, Stéphanie confie ressentir une forme d’impuissance quant au fossé qu’elle voit se creuser entre les valeurs des uns et des autres. Ce genre de manifestation, « solidaire, ouverte, joyeuse », lui offre une respiration, quasi un exutoire. Un sursis, avant de se confronter, de nouveau, à l’autre réalité.