Cesson-Sévigné. Sous le papier peint, les vies oubliées de Clémentine Carsberg – Unidivers

On repeint, on rénove, on recouvre. À mesure qu’un logement change d’habitants, ses murs perdent les couleurs et les motifs qui accompagnaient les vies précédentes. Depuis plus d’une décennie, l’artiste Clémentine Carsberg fait de ce geste ordinaire le point de départ d’une recherche sur la mémoire domestique, la disparition et les illusions du décor. Avec Secret de famille, présenté à la galerie Pictura de Cesson-Sévigné du 4 novembre au 16 décembre 2026, la tapisserie devient moins un ornement qu’une manière d’interroger ce que nous choisissons de voir — et ce que nous apprenons à ne plus voir.
Sous le papier peint, une archéologie imaginaire
Il suffit parfois d’arracher un lé de papier peint pour retrouver une pièce qui n’existe plus : une frise géométrique derrière des fleurs, un faux bois sous une couleur plus récente, la trace d’une réparation. La superposition des revêtements ressemble à une archive, mais une archive sans légende. Elle suggère des dates, des modes, des budgets, des présences ; elle ne livre ni les noms ni le récit de ceux qui ont vécu là. C’est précisément le ressort de Secret de famille. Dans plusieurs réalisations de cette série, une large déchirure fictive ouvre visuellement le mur sur d’autres papiers peints, eux-mêmes entamés par des ouvertures successives. Les couches de motifs donnent l’impression d’une profondeur dans une surface pourtant plane. Ce n’est pas la coupe scientifique d’un véritable logement ancien : c’est une fouille inventée, fabriquée par le collage et le trompe-l’œil, qui met le spectateur devant ses propres souvenirs de décoration. Le critique Bernard Muntaner décrivait déjà en 2012 ce dispositif de strates remontant à rebours le temps des goûts et des habitats. Le mot « famille » ne renvoie donc pas nécessairement à une généalogie déterminée. Il désigne plutôt une familiarité : celle d’un décor qu’on a connu chez ses parents, ses grands-parents ou des voisins, et qui suffit à faire revenir une époque. Un motif peut être reconnaissable sans que son histoire le soit. L’œuvre met en scène cet écart entre la mémoire sensible et le document.
Un secret qui change de forme depuis 2012
L’exposition de Cesson-Sévigné n’apparaît pas comme une initiative isolée. Le dossier de l’artiste publié par Documents d’artistes Provence-Alpes-Côte d’Azur fait remonter Secret de famille aux années 2012-2013, avec un travail conçu pour le Musée d’art moderne d’Alger. En 2014, à la Casa Toesca de Rivarolo, en Italie, la déclinaison Les angles morts fait aussi entrer le décor dans des volumes géométriques qui semblent émerger de l’architecture. En 2023, au Centre à Vierzon, une composition de deux mètres sur cinq reprend le principe d’un mur qui semble se déchirer pour révéler des décors plus anciens. Son installation, filmée à l’époque, donne à comprendre un travail de composition qui ne consiste pas simplement à juxtaposer de jolies tapisseries : l’illusion dépend de l’ordre des plans, de leur taille, de la découpe et de la distance du regard. En 2026, à Cugnaux, l’exposition MuE au Quai des Arts réunit une nouvelle adaptation de Secret de famille et un Plancher flottant conçu en relation avec le lieu. Sur les photographies, les motifs colorés gagnent de grands pans de mur ; le regard est entraîné vers une brèche feinte, tandis que l’espace du sol entre lui aussi dans la composition. Ces différentes réalisations montrent une série évolutive plutôt qu’une œuvre fixe qui voyagerait à l’identique. La Ville de Cesson-Sévigné annonce à son tour Secret de famille, mais ne détaille pas encore les pièces ni le dispositif exact qui seront installés à Pictura. Il serait donc abusif de présenter les photographies d’Alger, de Vierzon ou de Cugnaux comme des vues de cette nouvelle exposition. Elles en éclairent la généalogie ; elles n’en constituent pas un reportage.
Des objets présents que l’on ne voit plus
Le papier peint n’est qu’un instrument d’une recherche plus large. Née en 1981 et installée à Marseille, Clémentine Carsberg intervient dans l’architecture avec le carton, le bois, les faux matériaux, le dessin et les objets familiers. Une porte, une échelle, une colonne peuvent se confondre avec le décor qui les entoure. Ce camouflage ne repose pas sur l’invisibilité physique : les choses sont devant nous, mais notre attention les classe parmi les éléments sans importance. Dans ses Échelles 1, amorcées en 2006, l’artiste déplace la frontière entre l’objet et son fond. En 2018, au Salon de Montrouge, Plancher flottant III, composé de bois, de parquet et de papier peint, donnait à voir un sol à une place inattendue. Le spectateur retrouve les signes rassurants d’un intérieur, mais ils ne répondent plus aux habitudes de son corps : le plancher ne se trouve plus nécessairement là où l’on pose les pieds. Une œuvre d’apparence modeste suffit à dérégler l’évidence architecturale. Cette attention au lieu est décisive. Dans son essai À perte de vue : le temps déniché, accessible dans le dossier critique de l’artiste, Anaël Marion montre que Clémentine Carsberg ne se contente pas de placer des œuvres dans une salle : elle met en jeu les traces de l’histoire du bâtiment, ses transformations et ses angles morts. Le visiteur doit apprendre à découvrir l’intervention dans l’épaisseur même de l’architecture.
La mémoire n’est pas toujours une histoire heureuse
La maison est un refuge, mais elle n’est jamais un décor innocent. Un papier peint peut être associé à une enfance heureuse ou à une pièce que l’on voulait quitter. Il peut rappeler le goût de ceux qui ont choisi l’ornement, mais aussi l’effort de celles et ceux qui ont nettoyé, réparé et entretenu le logement. Derrière le motif, il y a des usages, du travail, des habitudes et des hiérarchies dont les murs ne disent rien explicitement. Clémentine Carsberg a prolongé cette interrogation au-delà de la seule tapisserie. Avec Linge de lignes, en 2022, elle s’intéressait à la mémoire des torchons rayés, ces objets presque invisibles du travail domestique, souvent liés au trousseau, à la transmission et aux savoir-faire féminins. En 2023, au musée gallo-romain de la Villa-Loupian, son parcours Pour mémoire, une conversation entre conservations mettait en relation vestiges, reconstitutions et manières de raconter le passé. Ces projets ne racontent pas tous le même secret, mais ils posent une question commune : à partir de quelles traces fabriquons-nous ce que nous appelons mémoire ? Il faut ici résister à une lecture trop littérale. Une fleur imprimée ne prouve pas la présence d’une grand-mère ; une couche de faux bois ne suffit pas à dater l’histoire d’un foyer. L’artiste travaille avec des évocations, des illusions et des souvenirs collectifs plutôt qu’avec des archives nominatives. C’est cette incertitude qui rend ses installations ouvertes à des expériences très différentes.
Du salon au « cube blanc », aucun mur n’est neutre
Le passage du logement privé à la galerie fait apparaître un paradoxe. L’espace d’exposition contemporain affectionne les cimaises blanches, supposées laisser les œuvres se présenter sans interférence. Or le blanc est lui aussi un revêtement et une convention. Il fait oublier les travaux, les usages et les décisions qui ont préparé le lieu à devenir une galerie. Dans une note consacrée à sa série, Clémentine Carsberg évoque elle-même le déplacement « du mur privé au mur en public ». Ce changement d’adresse transforme le décor domestique en objet d’attention. Cette tension peut se révéler particulièrement féconde dans une galerie municipale à entrée libre. À la Pictura de Cesson-Sévigné, au centre culturel du Pont des Arts, pas besoin de maîtriser le vocabulaire de l’installation pour commencer à regarder : presque chacun a connu un salon aux fleurs passées, une chambre redécorée ou une tapisserie cachée sous une autre. L’art contemporain ne devient pas simple pour autant ; il déplace une expérience ordinaire jusqu’à nous rendre étrange ce que nous pensions connaître. Reste à découvrir comment la version cessonnaise de Secret de famille tirera parti de ses propres murs. Le titre promet moins une révélation spectaculaire qu’un exercice de regard. Combien de temps faut-il pour apercevoir une trace ? Et combien de rénovations, de déplacements et d’habitudes faut-il pour l’oublier ?
Informations pratiques
Clémentine Carsberg, Secret de famille — Galerie Pictura, centre culturel du Pont des Arts, parc de Bourgchevreuil, Cesson-Sévigné. Du mercredi 4 novembre au mercredi 16 décembre 2026. Vernissage le mercredi 4 novembre à 18 h 30. Entrée libre. Ouverture mardi et vendredi de 16 h 30 à 19 h ; mercredi de 14 h à 19 h ; samedi de 10 h à 12 h 30. Fermeture lundi, jeudi et dimanche. Renseignements : galerie-pictura@ville-cesson-sevigne.fr. Pour prolonger la visite :portfolio et photographies de Clémentine Carsberg ; historique illustré de Secret de famille ; textes critiques ; Instagram de l’artiste.