« Risques sanitaires » : pourquoi une députée LFI d’Ille-et-Vilaine réclame l’interdiction des gaz lacrymogènes
« J’habite à Nantes et le samedi 17 octobre, j’ai eu mes règles de manière inopinée, sans symptôme prémenstruel. En 32 ans, je n’ai jamais eu une telle hémorragie. » Ce témoignage fait partie des 8 000 récoltés via un questionnaire en ligne par le collectif militant Lacrymos de sang. Son objectif : alerter les institutions sur les cas rapportés de troubles menstruels suite à une exposition aux gaz lacrymogènes dans les manifestations des dernières semaines.
Une campagne qui a trouvé un écho auprès de la députée LFI d’Ille-et-Vilaine Mathilde Hignet. Dans une question écrite parue ce mardi 27 octobre au Journal Officiel, l’élue insoumise interpelle le gouvernement. « Ces témoignages, conjugués aux données scientifiques disponibles, soulignent la nécessité de mieux documenter les effets de ces substances sur la santé reproductive », juge-t-elle. Avant de demander à la ministre de la Santé « si elle entend interdire leur utilisation au nom du principe de précaution, compte tenu des risques sanitaires (…)».
Cette étude américaine qui soulève des questions
À la source des inquiétudes de la parlementaire bretonne : une étude parue aux États-Unis en 2023 dans une revue d’épidémiologie, suite au mouvement Black Lives Matter. Sur la base des réponses de 1 300 participantes, elle pointe un lien entre contact répété avec des lacrymogènes et survenance d’effets indésirables. Crampes, règles précoces, douleurs aux seins… Les personnes exposées pendant 5 jours ou plus avaient près de trois fois plus de risques de déclarer des impacts sur leur santé reproductive que celles exposées un seul jour.
L’étude statistique, menée notamment par des chercheurs de l’École de santé publique de l’Université du Minnesota, suggère donc une corrélation entre dérèglement du cycle et inhalation de lacrymogène. Sans, toutefois, établir de cause biologique directe, l’enquête se basant uniquement sur les déclarations des volontaires, sans examen clinique. Mais l’alerte est suffisante, selon les auteurs, pour demander des investigations plus poussées. Notamment pour comprendre si l’inhalation de lacrymogène est responsable du taux anormal de fausse couche constaté chez les participantes enceintes.
Interdire au nom du « principe de précaution », selon Mathile Hignet
Attention, donc, à ne pas tirer trop vite des conclusions, temporisent plusieurs spécialistes interrogés récemment par l’AFP. Ces troubles menstruels peuvent aussi être liés au stress intense induit par les opérations de maintien de l’ordre. De manière générale, il existe peu de littérature scientifique sur l’impact sanitaire des lacrymos. La molécule utilisée dans les grenades en France - le « CS » - est surtout connue pour ses effets irritants. Ils disparaissent en général au bout de quelques minutes. Des symptômes plus durables - de l'ordre de quelques heures - ont déjà été signalés, y compris chez les CRS eux-mêmes, parfois plongés toute la journée dans les fumées. Quant à leurs conséquences à long terme, elles sont encore méconnues faute d’études, soulignait la revue médicale Prescrire en octobre 2025.
Mais pour Mathilde Hignet, les suspicions sont suffisamment sérieuses pour interdire l’usage du gaz lacrymogène par les forces de l’ordre lors des manifestations. Et pour lancer des études indépendantes, afin de combler le vide scientifique autour de la question. « La protection de la santé publique impose de ne pas attendre que l’ensemble des effets nocifs de ces substances soit définitivement établi pour agir », estime l’élue bretonne « C’est tout le sens du principe de précaution ».
Sa question écrite ayant été déposée récemment, le gouvernement n’a pas encore répondu. Déjà interpellé sur le sujet en 2020, il estimait à l’époque qu’aucune alerte scientifique ne permettait de semer le doute. Du côté des forces de l’ordre, les plus exposées, « la médecine de prévention du ministère n’a eu à connaître d’aucune remontée significative qui pourrait évoquer un lien direct entre l’exposition au CS et certaines pathologies chroniques ou évolutives possibles », répondait-il. Tout en défendant l’utilité en manif de cette arme intermédiaire « qui évite le recours aux armes létales et abaisse le niveau de risque ».