« Parcoursup est mort, vive Parcoursup ! » : comment Jean-Michel Blanquer propose d'améliorer la plateforme d'affectation post-bac

Par Jean-Michel Blanquer (Ancien ministre de l’Education nationale et président du Laboratoire de la République) Après les grands chambardements des dernières semaines, Parcoursup est sur la table d'opération et l'on peut s'en réjouir. C'est en effet l'occasion d'une heure de vérité démocratique de grand intérêt. Cela commence par une présentation juste de ce qu'est ce dispositif. Parcoursup n'est rien d'autre qu'une plateforme qui met en relation les nombreuses candidatures (des élèves de terminale et des étudiants en réorientation) avec les établissements d'enseignement supérieur. La répartition dépend non pas du fameux « algorithme de Parcoursup » qui n'existe pas mais d'un processus de sélection propre à chaque établissement. Admettons au passage que Parcoursup a créé une sélection, principe qui existe dans toutes les universités de qualité du monde. Prétendre le contraire n'aboutit ni au bien des étudiants ni au bien des universités. Le système actuel donne à tous une vision panoramique de la quasi-totalité des possibilités existantes. Le système est conçu pour donner à chacun le maximum d'options au prix d'une succession de décisions et d'attentes. Cette réalité aboutit in fine à la satisfaction d'une grande majorité des demandes et à une proposition faite à tous les élèves mais en passant par une phase de « stress » qui est le reproche le plus fréquemment formulé. Un résultat classique est : « Je suis très content du résultat mais j'ai eu peur. » On est au coeur d'un paradoxe de la liberté : un choix très vaste et une régulation destinée à créer un optimum de réponses positives sont source de mécontentement. Un système plus fermé serait plus rassurant. Simplification… ou moindre liberté ? Notons que l'on a la même situation s'agissant de la réforme du lycée. Les emplois du temps plus complexes ne sont que le résultat d'une liberté plus grande de choix des enseignements de spécialité et d'une autonomie plus forte des lycées qui sont libres de choisir le nombre de combinaisons qu'ils proposent aux élèves. Ceux qui réclament aujourd'hui une « simplification » réclament en fait une moins grande liberté. On retrouve, appliqués aux enjeux scolaires, des questions qui traversent notre temps et des arguments que les régimes autoritaires aiment bien pour réduire les libertés. Ce paradoxe de la liberté débouche sur un autre paradoxe de la démocratie : l'insatisfaction est source de protestation tandis que la satisfaction est source de silence. Et même si la seconde est très majoritaire, le bruit de la première peut aboutir à abattre un système beaucoup plus équitable que ce qui existait avant et que ce que l'on peut observer dans le reste du monde. Il est largement temps d'y réfléchir avant des décisions qui seraient mal inspirées. Et c'est pour ces raisons que Parcoursup est aussi une allégorie des défis démocratiques de notre temps : angoisse de la liberté, faiblesse des moyens des démocrates face aux autoritaires, domination des acteurs les plus vocaux. Lorsque l'on veut modifier une politique publique, on devrait toujours se poser deux questions : quels sont les résultats évalués de la politique que l'on critique ? Que propose-t-on de mieux pour la remplacer ? S'agissant de la première question, un chiffre devrait interpeller tout le monde : 60 %. C'était le taux d'échec en fin de première année de l'enseignement supérieur en 2017, et depuis longtemps. Ce chiffre était l'emblème d'une faillite collective : trop d'élèves aux savoirs fondamentaux mal assurés se trouvaient dans des formations auxquelles ils n'étaient pas préparés en vertu d'une affectation qui devait beaucoup au hasard et peu à la nécessité. Ce chiffre a déterminé l'ensemble des réformes du lycée et de l'enseignement supérieur lors du premier quinquennat pour aller à la racine du problème. Il est aujourd'hui de 50 %. Il est très rare de constater l'amélioration si forte d'un indicateur de ce type en quelques années. On peut estimer au bas mot que plus de 500.000 jeunes ont été « sauvés » de l'échec en fin de première année par la combinaison des mesures prises. De même que pour les politiques de sécurité routière, les personnes qui sont en vie grâce à ces politiques (vous et moi) ne le savent pas, les bénéficiaires de Parcoursup ne forment pas des cortèges de soutien. Bien des acteurs, par exemple les présidents d'université ou les proviseurs, savent le progrès qu'a représenté Parcoursup, mais le brouhaha actuel ne permet pas de les entendre.
Parcoursup, indicateur du courage politique
Vient alors la seconde question : qu'est-ce qui serait mieux que Parcoursup ? On n'a entendu aucune personnalité politique invoquer un modèle étranger qui serait meilleur. Jean-Luc Mélenchon a seulement fait référence à ses 20 ans, le bon vieux temps où l'inscription était déterminée par la capacité à se lever tôt pour être le premier au guichet. L'idée corrélative serait d'ouvrir autant de places qu'il y aurait de demandes dans chaque endroit. Chacun voit bien l'absurdité de la proposition : coûts faramineux ; croissance ingérable et déclin par étouffement des établissements les plus demandés ; fermeture des autres établissements ; queues interminables le jour des inscriptions ; inadéquation totale entre la formation des jeunes et les possibilités du marché de l'emploi. La facilité avec laquelle LFI et le RN se sont précipités dans la critique de Parcoursup, accompagnés par des déclarations démagogiques à gauche et de lâches silences au centre et à droite, en dit long sur la situation de notre débat public. Au fond, Parcoursup n'est pas qu'un système d'affectation rationnel des étudiants, il est aussi un bon indicateur du courage politique. Et sous cet angle en effet, les résultats ne sont pas bons. Comme tout dispositif, Parcoursup est perfectible et dépend aussi de l'amélioration de paramètres externes. Il reste que, comme tout dispositif, Parcoursup est perfectible et dépend aussi de l'amélioration de paramètres externes. Le gouvernement envisage ainsi de donner satisfaction à la revendication d'une transparence des algorithmes de chaque établissement. Cela aura le mérite de mettre les choses à nu. Néanmoins, ce sera un recul supplémentaire de l'autonomie des universités. Ce sera aussi une remise en cause du caractère souverain d'une décision d'admission. Car les algorithmes ne sont pas tout : chaque établissement peut s'aider d'algorithmes ou pas, pour traiter le volume important de candidatures. Mais les décisions ultimes sont prises par des professeurs qui, en conscience, jugent des chances de réussite de chaque candidat. Si la transparence des algorithmes devenait le support de recours futurs, l'engorgement serait considérable et on aboutirait en plus au paradoxe d'une déshumanisation accentuée du processus, à rebours des aspirations que l'on entend. Comme toujours, en allant au bout d'un principe on peut déboucher sur son contraire. En l'occurrence, le désir absolu de justice déboucherait sur une réduction de chaque individu à une somme de chiffres traitée par l'informatique.
Révéler les systèmes de péréquation universitaires
Enfin, la transparence des algorithmes aboutira à la révélation des systèmes de péréquation élaborés par certaines universités pour tenir compte des lycées d'origine et de leurs différences de notation du contrôle continu. L'Education nationale sera obligée d'objectiver cette question, ce qu'elle fait déjà en partie en calculant la moyenne des notes obtenues en contrôle continu par les élèves d'un établissement comparée à la moyenne obtenue par les mêmes élèves en contrôle terminal. Cela conduira soit à des prises de conscience salutaires pour une évolution des méthodes de notation soit à la revendication du retour au contrôle terminal. Peut-être reviendra-t-on alors à la prise en compte par Parcoursup des notes obtenues dans les deux enseignements de spécialité par chaque élève en contrôle terminal, supprimée en 2023 par un ministre de l'Education nationale qui, aujourd'hui candidat à la présidentielle, réclame le rétablissement de ce qu'il avait supprimé… La classe politique n'a pas l'apanage des contradictions. Elle reflète certaines évolutions des mentalités. La démocratie est faite pour résoudre le mieux possible les contradictions qui existent naturellement au sein de la société mais cela devient une mission impossible si elle doit résoudre les contradictions qui traversent chaque citoyen. Nous nous sommes trop habitués à vouloir une chose et son contraire. Une famille de droite peut plaider pour la sélection à l'université mais maudire Parcoursup lorsque son rejeton n'obtient pas exactement ce qu'il voulait. Une famille de gauche peut plaider pour l'ouverture sociale de l'enseignement supérieur et ne pas voir que l'outil a servi à une promotion importante des boursiers. Et tout le monde peut converger dans un antimacronisme facile, d'autant plus que le président de la République, depuis cinq ans, a décidé de ne pas défendre son propre bilan éducatif ce qui a permis aux discours les plus catastrophistes de s'installer avec cette joie mauvaise qui existe en France de se peindre en plus malades encore que ce que nous sommes. Parcoursup est aussi un révélateur de problèmes qui préexistaient aux différentes réformes. Parcoursup est aussi un révélateur de problèmes qui préexistaient aux différentes réformes, notamment deux. D'abord, la faiblesse de l'aide à l'orientation. Pour y remédier, il a été créé un deuxième professeur principal en terminale mais la mesure est inégalement appliquée. De plus, cinquante-quatre heures annuelles avaient été définies pour chaque année du lycée afin d'avoir une information riche, venue notamment des milieux professionnels. Les régions avaient été mises en responsabilité sur ce point. Mais elles affirment qu'elles manquent de moyens pour pleinement accomplir cette mission.
Contrôle continu et réforme du bac
Le principe du contrôle continu était très demandé avant la réforme du baccalauréat. A l'époque, on disait couramment que c'était l'épreuve terminale qui était « stressante ». La solution mixte qui a été trouvée (60 % de contrôle terminal et 40 % de contrôle continu) avait le mérite de prendre le meilleur des deux approches. Elle a été déséquilibrée par la décision prise en 2023 de supprimer les épreuves anticipées des enseignements de spécialité. Avant la réforme, le contrôle continu existait bel et bien ! Il comptait à 100 % dans l'orientation pour tous les élèves (environ 50 % d'une cohorte) qui demandaient des filières sélectives puisque la sélection se faisait entre janvier et mars sur la base des bulletins de première et de terminale. La réforme apportait une prise en compte inédite du contrôle terminal grâce aux épreuves anticipées.
VIDEO - Manifestations des lycéens : les régions face au défi de la rénovation
Les zigzags opérés depuis 2022 n'ont pas aidé à la lisibilité et à la cohérence de la réforme. Un nouveau changement va être opéré. Il mettra chacun devant ses responsabilités au regard des enjeux d'équité et d'efficacité. Faisons confiance à la vérité des faits qui obligera à garder les grands principes actuels si l'on ne veut pas une régression de l'intérêt des élèves et du pays. Parcoursup est mort. Vive Parcoursup ! Jean-Michel Blanquer est ancien ministre de l'Education nationale, président du Laboratoire de la République, auteur de « Civilisation française » (Albin Michel).