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«C’est normal que les députés sèchent» : à l’Assemblée, comment le chaudron budgétaire s’est transformé en petite bouilloire

Le Figaro · 25/10/2026 · ← revue

«C’est normal que les députés sèchent» : à l’Assemblée, comment le chaudron budgétaire s’est transformé en petite bouilloire RÉCIT - Alors que les parlementaires débattent depuis deux semaines des textes budgétaires, nombre d’élus ne cachent pas leur exaspération quant au travail souvent vain qu’on leur demande de fournir.

Il faut bien détendre l’atmosphère. À l’entrée de l’Hémicycle, l’Insoumis Aurélien Lecoq taquine le macroniste Jean-René Cazeneuve. «Ah Cazeneuve, Cazeneuve, tu préfères voter avec les fascistes qu’avec nous», lui lâche, dans un sourire, le mélenchoniste. Mais le cœur n’y est plus. Voilà maintenant plus d’une semaine que tous deux sont mobilisés, comme leurs collègues spécialistes des finances et nombre d’autres députés, sur les bancs de l’Assemblée nationale. De jour comme de nuit, ils débattent, amendement après amendement, du projet de loi de finances (PLF) pour 2027. Un texte dont ils savent qu’il sera rejeté au Palais Bourbon avant de partir au Sénat, puis de revenir à la Chambre Basse dans une forme sans doute très largement remaniée. Même chose pour le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), qui a pris le relais dans l’Hémicycle depuis quelques jours, alors même que les députés n’avaient pas encore fini de débattre de la partie recettes (P1) du budget - finalement rejetée à l’unanimité moins une voix vendredi. À n’y rien comprendre. Ces deux lois, beaucoup imaginent qu’elles seront adoptées soit par l’intermédiaire de plusieurs 49.3 - une dizaine -, soit par le biais des ordonnances, qui permettent à l’exécutif de mettre en vigueur les mesures contenues dans le texte initial si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de 70 jours (50 jours pour le budget de la Sécu). «Le déroulé des débats signifie très clairement que tout le monde a compris que l’on n’irait pas au bout et que le gouvernement attend les délais, décrit la socialiste Christine Pirès Beaune, l’une des spécialistes du budget dans les rangs de la gauche. Quand on voit comment se déroulent les séances, le temps de parole accordé à chacun pour les amendements et le nombre d’amendements qu’il reste à débattre, on comprend que l’exécutif veut prendre son temps et n’est pas là pour négocier quoi que ce soit», poursuit-elle. Dans les différents camps, les discussions ne suscitent donc plus aucun enthousiasme. Et alors que certaines années, des efforts de mobilisation étaient faits par les uns et les autres pour obtenir des victoires politiques, même temporaires, les bancs de l’Hémicycle sont cette année largement désertés. «C’est normal que les députés sèchent. Ils se disent que les débats qu’on a ne servent à rien, qu’il n’y a aucune chance que cela ne mène à quoi que ce soit. Et puis, dans six mois, ils savent qu’ils ont une élection chez eux : pourquoi rester siéger pour rien alors que tu peux passer ton temps en circonscription auprès de tes électeurs», argumente un cadre du groupe Droite républicaine (DR) de Laurent Wauquiez.

Le chaudron s’est transformé en petite bouilloire

Bref, faute de majorité, ces derniers mois, l’Assemblée nationale a perdu de son attrait. Les débats budgétaires encore plus. Le chaudron s’est transformé en petite bouilloire. «Entre 2022 et 2024, les discussions pouvaient être stimulantes. Il y avait de la négociation, des choses intéressantes à faire. Là, c’est un mauvais jeu où le gouvernement explique que tout ce qui ne marche pas est la faute des parlementaires, critique l’élu Horizons Henri Alfandari. Je ne suis pas sûr que l’on aide nos concitoyens avec ce que l’on fait en ce moment. Mais c’est aussi notre rôle de parlementaire de siéger même si on sait que les débats ne permettront pas de faire avancer les choses», poursuit-il, alarmiste. Même au Rassemblement national, où les députés avaient pris l’habitude de se surmobiliser lors des derniers épisodes budgétaires, on a largement relâché la pression. Les consignes de présence de mobilisation sont moins appuyées qu’en 2024 et 2025, et la règle de «présentéisme» a changé. Alors qu’auparavant, il était demandé aux parlementaires lepénistes d’être toujours aux trois quarts présents, cette année, seule la moitié du groupe est appelée à se mobiliser. «Beaucoup de députés qui sont dans le cœur nucléaire de la campagne présidentielle ne viennent plus trop», indique un cadre du groupe. Malgré cela, les élus de Marine Le Pen restent parmi les plus mobilisés dans l’Hémicycle. «Être présent est très utile, cela permet d’entendre les arguments des uns et des autres. Et cela permet aussi, le bloc central étant totalement absent, d’empêcher la gauche de faire passer certaines dingueries», juge le député RN Émeric Salmon. Répondre à la crise qui se joue dans les rues ? D’aucuns espèrent toutefois que les demandes exprimées par les lycéens lors de leurs mobilisations puissent trouver une réponse dans l’examen du texte. «L’objectif est de faire exister dans le débat budgétaire les revendications de la jeunesse et de mettre les macronistes face à leurs responsabilités», prévient le député LFI Aurélien Le Coq. Son collègue Paul Vannier a prévu de défendre dix amendements traduisant les dix revendications principales des étudiants, parmi lesquelles un plan d’urgence pour le bâti scolaire, le recrutement de personnel enseignant, psychologues, conseillers d’orientations et infirmières. «L’objectif est de doter les lycéens de dix milliards supplémentaires. Ce sera l’heure de vérité pour le gouvernement. Accepte-t-il de faire évoluer la copie budgétaire et de répondre politiquement à la colère étudiante ?», prévient Paul Vannier. La patronne des sénateurs RN et UDR, Edwige Diaz prévient quant à elle, après les violences urbaines qui ont touché la France en marge des mobilisations contre la «vie chère» : «Nous travaillerons dans la continuité de notre philosophie et proposerons un amendement pour faire payer les casseurs. Ils doivent subir les conséquences de leurs actes. Nous proposerons aussi l’expulsion systématique des délinquants étrangers et la suspension des allocations familiales pour les parents d’enfants récidivistes», prévient-elle. Mais encore faut-il que le texte arrive un jour au Sénat. «Au rythme où ça va, ils examineront le budget fin novembre», ricane un député du bloc central, pas mécontent de voir les discussions patiner.

«Ça se jouera sur la peur»

Une ministre de premier plan anticipe, formelle : selon elle, cette année, l’adoption ou non du budget ne se jouera pas sur les concessions des uns et des autres, comme ce fut le cas l’an dernier avec la suspension de la réforme des retraites accordée aux socialistes. «Je ne vois pas bien de compromis se dessiner ni avec les uns ni avec les autres. Cela ne se jouera pas sur ça : ça se jouera sur la peur», assume-t-elle. Sous-entendu : alors qu’une grave crise économique guette la France, les parlementaires, et notamment ceux du Rassemblement national, oseraient-ils censurer le gouvernement si celui-ci utilisait le 49.3 et ainsi mettre dans la difficulté le ou la présidente de la République qui sera élu dans six mois, en entraînant des lois spéciales mensuelles jusqu’à un budget rectificatif ? «On explique aux députés qu’il y a des marges de manœuvre et que tout n’est pas totalement figé. Mais ils savent bien qu’on ne fera pas de grosses concessions», ajoute-t-elle. Au sein du camp macroniste, beaucoup en veulent en tout cas au premier ministre de ne pas être très clair sur sa stratégie. «Sébastien Lecornu doit être paranoïaque car il ne nous dit jamais rien. Quant à Laurent Panifous, le ministre des Relations avec le Parlement, il ne nous donne pas de détail sur l’organisation des débats en vue du 49.3 ou des ordonnances», regrette un député bayrouiste. La députée attaliste Prisca Thévenot déplore elle aussi le scénario qui semble s’écrire : «Le pire c’est que tout le monde sait et donc le gouvernement aussi que le débat ne mènera à rien avec l’Assemblée actuelle. Et j’espère que l’objectif n’est pas de faire traîner les débats pour ensuite pouvoir dire : “C’est à cause d’eux que je déclenche les ordonnances”». C’est pourtant ce qui semble se profiler à l’horizon.