Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeAbonné (cookies session)Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

Benoît Payan, maire de Marseille : « L’Etat de droit n’est pas un obstacle à la volonté politique, mais la condition de son exercice légitime »

Le Monde · 23/10/2026 · ← revue

Ce que nos villes ont subi samedi [17 octobre] n’est pas seulement une explosion de violence sans précédent. C’est aussi le symptôme d’une crise plus profonde, celle d’une société dont les aspirations ne trouvent plus de réponses, d’un débat politique qui attise les divisions et d’une autorité publique qui peine à remplir sa mission. Depuis trop longtemps, nous laissons s’installer une défiance qui fragilise jusqu’aux fondements de notre vie démocratique. Le dialogue ? Rompu. L’ordre ? Ebranlé. L’avenir ? Inquiétant. Qui incarne aujourd’hui, par ses paroles et par ses actes, l’idée d’une République à la hauteur de ce qu’elle représente ? Une République qui assure au quotidien l’ordre et la sécurité de tous, mais qui offre également un avenir à chacune et à chacun. Une République qui permet à chaque citoyen de s’exprimer, de s’engager et de contribuer à la construction de l’intérêt général. Une République toujours inachevée qui, depuis la Révolution française de 1789, approfondit les principes de liberté, d’égalité et de fraternité pour les traduire en droits nouveaux et en progrès réels. En tant qu’élus locaux, nous faisons vivre chaque jour cette République, au contact des réalités et dans le respect de chacun. Mais quel spectacle la politique nationale nous offre-t-elle aujourd’hui ? Les invectives ont remplacé les arguments, les outrances tiennent lieu de convictions, et les solutions simplistes désignent inlassablement de nouveaux boucs émissaires. Il est certes plus facile de s’égosiller sur les plateaux de télévision parisiens que d’élaborer des réponses concrètes aux défis de notre temps. Cependant, à mesure que le débat public s’appauvrit, la défiance croît et la parole politique perd de son crédit.

Affrontements stériles

Ceux qui accablent sans relâche le gouvernement ne parviennent pas à masquer l’inconsistance des réponses qu’ils offrent aux Français. Et les populismes prospèrent sur les renoncements de ceux-là mêmes qui prétendent les combattre. A force de préférer les postures aux convictions, les échéances électorales aux perspectives d’avenir, nous prenons le risque de laisser croire que la démocratie elle-même est devenue impuissante. Et lorsque la politique renonce à donner un sens à l’action collective, elle abandonne le terrain à ceux qui n’ont d’autre ambition que d’exploiter les colères. Hissons-nous, tant que nous le pouvons encore, à la hauteur des exigences de la vie démocratique. La République n’est pas une forme figée. Elle est le cadre d’une dialectique féconde entre l’ordre et le progrès, entre la nécessaire autorité de l’Etat et l’aspiration légitime de la société à plus de justice et de liberté. L’ordre sans perspective de progrès finit par nourrir la révolte ; le progrès sans respect de l’ordre et du droit perd les conditions mêmes de son accomplissement. Ceux qui ont voulu faire accroire que cette dialectique était dépassée ne nous ont conduits qu’à la répétition d’affrontements stériles, qui commencent par les cris et finissent par les coups. Notre démocratie suppose la confrontation des idées, des passions et des intérêts, dans un cadre constitutionnel que nul ne devrait songer à affaiblir. C’est cela, l’Etat de droit : non pas un obstacle à la volonté politique, mais la condition de son exercice légitime. Il nous appartient de le défendre ensemble, quelles que soient nos orientations économiques et sociales. Ne laissons pas les Français penser que les incertitudes de notre époque justifieraient de mettre à bas les fondements sur lesquels notre pays s’est bâti. La République ne se défend pas en renonçant à ses principes. Soyons enfin dignes de l’héritage que nous ont laissé les plus grandes heures de la politique française. Ces heures où, après d’immenses crises, notre pays a su trouver en lui les ressources de son redressement. Se rassembler, ce n’est pas taire nos divergences. C’est protéger ensemble ce que nous avons de plus précieux pour qu’elles puissent s’exprimer. Le temps est venu que des femmes et des hommes d’Etat se lèvent. Qu’ils trouvent en eux la force de dépasser les calculs partisans, les ambitions personnelles et les intérêts immédiats. Qu’ils aient le courage de préférer l’intérêt supérieur de la nation à la facilité des postures et à la tentation des divisions. Car être une femme ou un homme d’Etat, c’est savoir s’élever au-dessus de soi-même lorsque les circonstances l’exigent. C’est demeurer fidèle à ses convictions, tout en comprenant que l’intérêt général commande parfois de dépasser ce qui nous sépare. C’est avoir le courage de regarder plus loin que la prochaine élection, de penser au-delà de son propre destin et de faire prévaloir celui du pays. Sans cette capacité à se transcender, sans ce sens du destin collectif, il n’est pas de véritable grandeur politique.

Recherche du bien commun

Je refuse de me résigner. Le drapeau de notre République est aujourd’hui bien bas, mais nous pouvons le relever. En nous tournant vers l’avenir, en acceptant le dialogue avec ceux qui ont des opinions différentes des nôtres, en faisant de notre jeunesse une priorité, pour qu’elle puisse reconquérir la confiance et le droit de construire son avenir. Là se trouve toute la dignité de la fonction d’élu, que nous devons retrouver. La politique peut être et doit être une chose noble. Elle n’est pas exempte de conflits, de rapports de force et de désaccords profonds. Néanmoins, elle ne doit jamais perdre de vue ce qui lui donne son sens : la recherche du bien commun et l’unité de la nation. En pleine montée des périls, Léon Blum [1872-1950], quand il prit ses fonctions de président du Conseil, en 1936, affirmait que notre pays devait « rechercher dans des voies nouvelles les remèdes de la crise qui l’accable ». C’est à ce défi que nous faisons face aujourd’hui, et ce sont des voies nouvelles qu’il nous revient à notre tour d’explorer. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » [citation du poète romantique allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843)]. Mais le salut ne viendra que de nous-mêmes. De notre courage, de notre volonté et de notre capacité à écrire ensemble une nouvelle page de l’histoire de notre République. Benoît Payan est maire de Marseille, réélu en 2026 sous la bannière du Printemps marseillais, une coalition politique rassemblant la gauche, Les Ecologistes et la société civile.