Pourquoi l'accord négocié par Macron avec le Qatar risque de ne pas suffire pour passer l'hiver

Par Hortense Goulard
Après le diesel, le gaz. Emmanuel Macron poursuit sa tournée des pays du Golfe et multiplie les annonces sur l'énergie. Lors d'une étape à Doha, au Qatar, le président de la République a annoncé, ce mercredi matin, avoir sécurisé 2 térawattheures de gaz par mois qui doivent être expédiés vers la France cet hiver. Il n'a pas donné d'autres précisions sur cet accord. Cette quantité de gaz représente, en moyenne, 7 % de la consommation mensuelle de la France, en supposant que celle-ci reste stable par rapport à l'année dernière. « Deux térawattheures, c'est moins de deux méthaniers [les bateaux utilisés pour transporter du gaz naturel liquéfié, NDLR], ou un peu plus d'un gros », explique Anne-Sophie Corbeau, experte au Center for Global Energy Policy de l'université de Columbia. « La période hivernale dure d'octobre à mars. Pendant cette période, ces deux dernières années, nous avons importé entre 11 et 12 millions de tonnes de gaz. Ce qui représente entre 145 et 160 cargos », calcule l'experte. L'annonce d'Emmanuel Macron permettrait donc de sécuriser une dizaine de bateaux sur un total de 150 environ. Reste à savoir si ces méthaniers pourront bien livrer leurs cargaisons jusqu'au sol français. « Rien ne garantit que ces exportations se concrétiseront, relève Ronald Pinto, analyste chez Kpler et spécialiste du GNL. Cela dépendra de l'évolution de la situation géopolitique. Nous suivons actuellement un navire en route vers la Pologne, l'un des pays ayant signé des contrats d'approvisionnement avec le Qatar. On estime que, si davantage de cargaisons qataries sont acheminées vers l'Europe, l'Italie, la Pologne et la Belgique pourraient être privilégiées. »
Une position géographique délicate
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le Qatar éprouve d'immenses difficultés à exporter son gaz naturel liquéfié (GNL). La petite péninsule, dont l'économie est largement tournée vers la production de gaz, ne dispose d'aucune voie de sortie alternative au détroit d'Ormuz. Pour exporter son gaz sans passer par le détroit, il lui faudrait construire des gazoducs et bâtir des usines de liquéfaction sur le territoire d'Etats voisins. Mais cela coûterait cher et les relations diplomatiques entre le Qatar et ses voisins ne sont pas au beau fixe. L'émirat, qui joue un rôle de médiateur entre l'Iran et les Etats-Unis, mise donc sur une fin négociée au conflit et sur la réouverture du détroit d'Ormuz. En attendant, il fait sortir au compte-goutte des bateaux chargés de GNL. Les Qataris ont choisi de servir en premier leurs clients asiatiques, plus touchés par la crise. Le méthanier qui se dirige actuellement vers la Pologne serait le premier à arriver en Europe depuis le début de la guerre. « Depuis quelque temps, nous observons que des bateaux chargés de GNL ont commencé à transvaser des volumes, explique Ronald Pinto, analyste chez Kpler. Des bateaux moins chers font la traversée du détroit d'Ormuz. Une fois qu'ils sont sortis du Golfe, la cargaison est de nouveau chargée sur des méthaniers neufs. Mais la stratégie du Qatar change très souvent. » Ces revirements stratégiques s'expliquent sans doute pour des raisons de sécurité.
Usine de Golden Pass
Le Qatar dispose éventuellement d'une autre option pour honorer sa promesse à Emmanuel Macron : sa compagnie nationale, QatarEnergy, détient des parts de l'usine de liquéfaction de Golden Pass, aux Etats-Unis. Cette installation, qui a commencé à produire du GNL au printemps dernier, a néanmoins démarré lentement, selon plusieurs experts, à cause de problèmes techniques. Ce mois-ci, l'usine a réussi à expédier trois cargaisons de GNL, selon Anne-Sophie Corbeau. « Un méthanier a quitté Golden Pass le 20 octobre et il se dirige vers la France », observe l'analyste. S'il ne change pas de route, cela pourrait constituer la première cargaison de GNL promise par le Qatar au gouvernement français. Mais la quantité de gaz négociée par Emmanuel Macron ne suffira pas, à elle seule, à combler les besoins énergétiques du pays. D'autant plus que les pays de l'Union européenne se sont engagés à cesser d'importer du GNL russe à partir du 1er janvier prochain. « L'année dernière, pendant l'hiver, nous avons importé cinquante cargaisons de GNL russe, rappelle Anne-Sophie Corbeau. Sécuriser dix ou douze cargaisons du Qatar, c'est bien gentil. Mais si on perd ne serait-ce que la moitié du gaz russe, il y a toujours un déficit », ajoute-t-elle. Les prix européens du gaz restent particulièrement élevés, à 87 euros du mégawattheure. Ce niveau n'avait pas été atteint depuis fin 2022, lorsque l'Europe se remettait avec peine du choc énergétique lié à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il reste néanmoins plus bas que les sommets atteints à l'été 2022, quand ce prix dépassait les 300 euros. Les sites de stockage européens sont actuellement pleins à 75 %, un niveau exceptionnellement bas à cette période de l'année.
Emmanuel Macron en visite surprise à Riyad
Le président de la République a conclu sa tournée éclair des pays du Golfe par un arrêt inattendu en Arabie saoudite. Le pays s'était engagé à livrer 95.000 tonnes de diesel par mois en septembre et octobre. Cet accord a été prolongé pour « autant de mois que nécessaire », indique une source à l'Elysée. « L'Arabie saoudite a fait part de sa satisfaction sur l'aide apportée par la France pour protéger ses infrastructures énergétiques critiques à Yanbu », ajoute cette même source.