« C’est tout un système D » : à Rennes, bienvenue dans les coulisses de la guerre des poubelles, carburant de la révolte lycéenne
À Rennes, les poubelles sont devenues l’un des symboles de la contestation lycéenne. Faciles à déplacer pour couper la circulation sur les boulevards, elles garantissent aussi un fort impact visuel devant les caméras et les appareils photos lorsqu’elles sont embrasées. Sur leurs pancartes, les jeunes ironisent : « Les flics défendent les poubelles, nous on défend notre avenir. »
Du lycée Émile-Zola jusqu’à Jean-Macé, en passant par Saint-Martin ou Châteaubriand, le sport municipal consiste désormais à déplacer les poubelles pour ériger des barricades. Avec un sport connexe pour les riverains : le jeté sauvage de sacs de déchets dans les conteneurs encore présents chez les voisins. « C’est tout un système D », souffle une riveraine installée près du lycée Zola, devenu le théâtre régulier d’incidents pyrotechniques.
La stratégie des réserves et le traçage électronique
En trois semaines de mobilisation, selon les comptes non consolidés du service des déchets de la métropole, près de « 800 poubelles ont déjà brûlé » et un « nombre équivalent a changé d‘adresse ». Pour la collectivité, l’addition grimpe vite : 50 € pour un bac individuel à deux roues, 150 € pour un modèle collectif à quatre roues. La facture avoisinerait les 100 000 €.
Face à cette situation, Rennes Métropole a pris une décision radicale : interrompre le réapprovisionnement en équipements neufs. Objectif : éviter d’alimenter un puits sans fond et de fournir du combustible aux contestataires. « On attend avant de passer de nouvelles commandes », confirme un membre de l’équipe municipale. « Nous ne voulons pas que des bacs neufs servent à nourrir les feux ».
En attendant, les agents métropolitains sillonnent les quartiers pour récupérer les matériels déplacés et les regrouper dans un dépôt sécurisé. Grâce aux puces électroniques intégrées, près de 800 bacs égarés ont pu être identifiés. « Ils seront restitués à leurs usagers dans le courant de la semaine », assure-t-on au service déchets. La collectivité invite à la patience : « Si vous n’avez toujours pas de conteneur d’ici quinze jours, il faudra renouveler votre demande via le formulaire en ligne ».
Des tensions quotidiennes dans les quartiers
Pendant que les services techniques tentent de réorganiser la collecte, le quotidien des habitants peut tourner au casse-tête. Les consignes transmises par les syndics de copropriété — « rentrez vos bacs » — se heurtent au calendrier des bloqueurs, actifs dès l’aube. Exemple rue Paul-Bert, dans le centre de Rennes, Daniel gère un immeuble de 90 logements. Ce jeudi, à 6 h 30 du matin, les éboueurs venaient à peine de vider les cuves que des groupes de jeunes ont surgi : cinq conteneurs ont été emportés en quelques secondes vers le lycée Zola. « Il me reste deux bacs pour une centaine de foyers », déplore ce concierge d’une cinquantaine d’années.
Cette quête de conteneurs peut parfois provoquer des tensions. Une commerçante de la rue d’Antrain raconte ainsi être allée récupérer manu militari son matériel au milieu d’un rassemblement de jeunes cagoulés. « J’ai fait l’objet d’insultes et de huées », témoigne-t-elle. « Je leur ai rappelé qu’il était absurde de brûler les poubelles et que ces dégradations se traduiront directement par une hausse des impôts locaux payés par leurs parents. »