« Vous êtes en train de faire un cinoche » : la négligence d’une urgentiste d’Ille-et-Vilaine a-t-elle causé la mort d’un patient ?
La médecin urgentiste est-elle responsable du décès d’un patient ? C’était l’enjeu du procès qui s’est tenu ce jeudi 15 octobre devant le tribunal de Saint-Malo. Les faits remontent au début de la pandémie de covid, il y a six ans. Ce matin du 19 mars 2020, les gendarmes se rendent au domicile d’un couple de la région malouine. L’homme est décédé. Sur place, la compagne explique qu’il avait passé la veille une radio des poumons, excluant toute infection au coronavirus. La nuit, constatant combien son compagnon était essoufflé, elle avait appelé le 15, sur les conseils de son médecin traitant. Mais cet appel se serait mal passé.
D’après le récit de la compagne, la médecin de permanence « n’aurait pas été correcte envers elle, malgré sa détresse » et le SMUR n’aurait pas été déclenché. L’autopsie pratiquée sur le défunt révélait « une décompensation de cardiopathie hypertrophique non connue ». L’homme souffrait d’une maladie rare, appelée syndrome d’hyperéosinophilie.
Une bande audio glaçante de 15 minutes
Ce jeudi, lors du procès, un enregistrement glaçant de l’échange entre la compagne et l’appel aux urgences est passé dans la salle d’audience. Au fil des quinze minutes de la bande audio, la compagne crie à de nombreuses reprises, alors que son conjoint ne respire plus ou se fige. « Avec moi, on ne crie pas, on ne pleure pas », entend-on la soignante répondre, tout en reprochant à son interlocutrice de ne pas l’écouter ni de répondre à ses questions. Autres extraits : « Calmez-vous, ce n’est qu’une crise d’angoisse » ; « Vous êtes en train de faire un cinoche ». Elle menace aussi d’annuler l’envoi des pompiers.
Face aux juges, la prévenue, suspendue de son poste depuis avril 2020, assure avoir sollicité les pompiers avant même de prendre l’appel. Mais, expose-t-elle, il lui était difficile d’obtenir des informations d’une personne très angoissée. Le covid, se souvient-elle, a généré un afflux d’appels importants de personnes en détresse, exigeant des médecins « d’être plus rigoureux sur leurs décisions ». Elle détaille, bouleversée, son état d’esprit du moment face à la crise sanitaire : « On était tous résignés, débordés par la situation et on avait peur. »
À la barre, la médecin présente ses excuses
La question au cœur du procès : la docteure a-t-elle entraîné la mort de la victime en ne saisissant pas l’urgence vitale ? Sur le diagnostic de la crise d’angoisse qui lui est reproché, elle explique l’avoir perçue dans l’état émotionnel de la compagne. Elle le reconnaît : « Mon cadrage à la fin est devenu trop brutal et je m’en excuse. Mes propos ont dépassé ma pensée. Mais je n’ai rien négligé en temps réel, j’ai été impuissante et je n’ai pas eu connaissance des éléments. » Jamais elle n’a annulé l’envoi des secours, assure-t-elle. Lesquels arriveront trop tard et découvriront, sur place, une situation très différente des éléments transmis par le Samu.
Pour Me Hirn l’avocate des parents, frère et compagne de la victime, la prévenue « n’a pas accompli les diligences normales ni pris les mesures pour éviter le décès ». Le procureur retient la responsabilité pénale de la prévenue « en présence de fautes caractérisées qui ont contribué de manière indirecte au décès » et requiert à son encontre un an de prison avec sursis avec interdiction définitive d’exercer la fonction de médecin régulateur. En défense, Me Capitaine en défense avance « qu’aucun lien de causalité n’existe entre la régulation du docteur et le décès » et sollicite la relaxe de sa cliente. La décision sera rendue le 26 novembre prochain.