Présidentielles 2027 : pourquoi le succès de Glucksmann à la primaire n'offre pas un tremplin à sa campagne

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Les contempteurs de la primaire ont rendu un fier service à Raphaël Glucksmann. Sans leur travail de sape préalable, il aurait eu l'air de vaincre sans péril, donc triompher sans gloire. Au lieu de quoi sa désignation, acquise avec une large avance, est apparue un exploit - au propre comme au figuré, elle a fait de lui un champion. Sur ces bases, le candidat des socialistes est en droit d'espérer que sa campagne présidentielle, tout juste balbutiante, bénéficie d'un nouvel élan. Il aurait cependant tort de considérer cela comme acquis. Pour éviter les pièges tendus sur sa route, la relecture des précédents ne manquera pas de l'éclairer. VIDEO - Combien coûtent à l'Etat les élections présidentielles et législatives ? Un vote ne règle rien (ou presque). Condition nécessaire quand aucun leader ne s'impose, l'onction de la primaire ne garantit au vainqueur ni la légitimité ni la force. Avant Raphaël Glucksmann, le PS avait déjà eu recours cinq fois à ce mode de sélection. Ainsi ont été désignés Lionel Jospin pour l'élection de 1995, Ségolène Royal pour la suivante (2007), puis François Hollande (2012), Benoît Hamon (2012) et Anne Hidalgo (2022) - avec des fortunes diverses, comme chacun sait. Que la primaire ait été « ouverte » ou « fermée » n'y change rien. Malgré un vote réservé aux militants et une participation modeste (80.000 votants), Lionel Jospin s'est qualifié pour le second tour de la présidentielle face à Jacques Chirac, et ce demi-succès a posé les bases de la victoire du PS aux législatives de 1997, qui l'installeront à Matignon pour cinq ans. A l'inverse, Benoît Hamon, quoique victorieux d'un scrutin qui avait attiré 2 millions de sympathisants, s'est vite écroulé dans la campagne qui a suivi. Ses rivaux malheureux (Manuel Valls, Arnaud Montebourg, François de Rugy) l'ont presque tous lâché, les électeurs aussi : 6,3 % des voix au soir du premier tour. Son Austerlitz annonçait une Bérézina. Le candidat doit être le chef.Ségolène Royal l'a appris à ses dépens. Après avoir éliminé Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, la candidate a dû livrer bataille en 2007 par ses propres moyens et sa propre équipe. Forte d'un statut original dans l'opinion et poussée par une puissante envie de renouvellement, elle fut largement privée du soutien de l'appareil socialiste. La primaire laisse des effets secondaires : il y avait de la rancune dans l'air, sans doute un brin de misogynie. Sans compter que le PS avait à sa tête François Hollande, le père de ses quatre enfants, et que le couple était en pleine (violente) séparation. Elle pensait - naïvement - que sa popularité suffirait. Lui attendait déjà son heure. Finalement battue par Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal n'a jamais pu s'imposer à son parti. Toutes ses tentatives, depuis, ont été vaines. Ses attaques venimeuses contre Raphaël Glucksmann, ces dernières semaines, ont un goût de revanche inassouvie - comme si elle refusait de le voir réussir là où elle a échoué. Elles instruisent en tout cas le candidat sur un point capital : c'est au moment où le rapport de force lui est favorable qu'il doit s'emparer des commandes. Raphaël Glucksmann ne semble pas le vouloir, au nom de l'unité. Il risque de le regretter. François Hollande, vainqueur de la primaire puis élu face à Nicolas Sarkozy en 2012, s'est longtemps mordu les doigts d'avoir laissé le PS entre les mains de Martine Aubry, qui avait été sa rivale. Sans cette négligence, les frondeurs auraient-ils pu prospérer au sein de sa majorité ? Lui est persuadé que non. Une autre campagne commence. La primaire est une étape, non un aboutissement. Elle ne crée aucune dynamique propre pour la présidentielle si la victoire finale semble impossible. Ainsi, personne ne se souvient de la campagne d'Anne Hidalgo (en 2022), pourtant maire (réélue) de la capitale et largement victorieuse de Stéphane Le Foll devant les (rares) militants : 22.000 votants, c'était si peu… Cinq ans plus tôt, Benoît Hamon avait gagné la primaire sur une ligne très à gauche dont le projet de « revenu universel » était le symbole ; en maintenant ce cap dans la campagne présidentielle, il allait ouvrir un espace au centre à Emmanuel Macron, qui n'attendait que cela. Le candidat socialiste ne s'est guère dévoilé sur ce qui fera de lui - ou non - un authentique présidentiable. Aujourd'hui, Raphaël Glucksmann est tenté de refaire ce chemin à l'envers en positionnant sa candidature au centre-gauche. Ses convictions personnelles l'y encouragent : il se revendique social-démocrate, européen fervent, laïc intransigeant. Un intérêt tactique pourrait l'y inciter : si la candidature de Gabriel Attal ne prend décidément pas, des bataillons d'électeurs macronistes venus du PS sont à reconquérir. Un autre ingrédient, pourtant, l'en dissuade : la concurrence redoutable de Jean-Luc Mélenchon, qui l'oblige à revendiquer lui aussi la rupture avec le président sortant. C'était le choix tactique de François Hollande en 2012, avec ses saillies contre « les riches » et « le monde de la finance », puis le projet de taxe à 75 %. Rassembleur durant la primaire, il se faisait clivant au moment opportun. L'anti-mélenchonisme ne suffira pas. C'est le piège que Raphaël Glucksmann s'est tendu à lui-même. Pour se distinguer de ses adversaires durant la primaire, il a fait en sorte que le débat porte principalement sur la question - certes cruciale - de l'alliance avec LFI. Ses critères étaient plus moraux que politiques : impossible, pour lui, de flirter avec un parti qui, outre ses complaisances envers la Russie et la Chine, joue aussi cyniquement avec l'antisémitisme. La ruse a fonctionné : c'est presque exclusivement sur cette question que les débats télévisés de la primaire ont retenu l'attention. Ce faisant, il ne s'est guère dévoilé sur ce qui fera de lui - ou non - un authentique présidentiable. On le sait ferme sur le soutien à l'Ukraine, le combat contre l'islamisme et l'exigence de justice sociale - soit. Son projet pour sauver le système de retraites, en revanche, reste à clarifier, ses idées pour reconstruire l'école embryonnaires, ses propositions sur la sécurité, l'immigration ou la réindustrialisation se font attendre. Et on ne l'a pas entendu, à ce jour, proposer une seule mesure d'économies pour réduire la dépense publique. On sait ce que Raphaël Glucksmann ne veut pas pour la France, mais on ne sait pas ce qu'il veut. Il est temps qu'il le dise. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio Classique.