Blocus des lycées. À Nantes, le SOS d’élèves en colère : « Est-ce qu’on vivra dignement ? »
Ils sont les membres désignés par leurs camarades, avant que d’autres soient choisis, pour porter à tour de rôle la voix de la coordination inter-lycées qui rassemble une dizaine d’établissements nantais. Entre blocus, assemblées générales et manif, Jawed ¹, 14 ans, élève aux Bourdonnières, Dina, 17 ans, à Clemenceau et Lou, scolarisée à la Colinière, ont répondu à nos questions.
La contestation lycéenne a commencé il y a deux semaines. Qu’est ce qui vous marque le plus ?
Jawed : Pour moi, c’est l’organisation et la détermination à faire respecter nos valeurs, notre dignité. On est extrêmement organisés, prêts à relever les défis pour que le gouvernement nous écoute. On ne veut pas des paroles mais des actes.
Lou : Le plus impressionnant, c’est d’avoir réussi à s’organiser en tant que lycéen alors que c’est nouveau pour la plupart d’entre nous.
Dina : Ce qui me marque le plus, c’est l’engagement. Au début, des élèves venaient, ils connaissaient les revendications mais sans y avoir vraiment réfléchi. Aujourd’hui, ils se rendent compte de certaines injustices. Je pense par exemple aux violences policières. Et ils veulent encore plus se mobiliser.
Parmi vos revendications, il y a l’abandon de Parcoursup. Selon une étude, la plate-forme d’orientation post-bac est stressante pour 84 % des lycéens. Pourquoi ?
Lou : Parcoursup, c’est très tôt dans l’année. Ça veut dire qu’avant même de savoir si on aura le bac, on se demande déjà si on sera pris dans une école supérieure, parce qu’on n’est même pas sûr de pouvoir faire des études. Avec Parcoursup, à 17 ans, on nous dit qu’on est suffisamment mûr pour décider de ce qu’on va faire de notre vie. Mais pour le reste, on n’est pas pris au sérieux, pas forcément écouté, on n’a pas le droit de voter. C’est injuste.
Une étude d’Eurydice (2) montre qu’en France, les journées de cours en seconde sont plus longues que dans d’autres pays. À quoi ressemble votre vie de lycéen ?
Dina : Je suis en terminale, je fais du 8 h-18 h, trois fois par semaine avec une heure pour manger. Je remarque que même les professeurs sur les deux dernières heures, nous disent : on sait que vous êtes fatigués, c’est la fin de journée, mais il faut tenir. Tout le monde se rend compte que la concentration n’est pas optimale à ce moment-là. On rentre vers 19 h et les devoirs nous prennent entre une heure trente à deux heures. J’essaie d’aller à la salle de sport, le mercredi et le samedi. Je voulais prendre des cours de cinéma mais avec mon emploi du temps, ce n’est pas possible.
Lou : Ça fait partie de nos revendications. Qu’on nous permette dans le temps scolaire d’aller voir des expos, d’aller au cinéma et que ce soit accessible à tous
Vous appelez à maintenir les blocus dans les lycées. Que dites-vous à vos camarades qui s’inquiètent justement pour leur bac et qui veulent retourner en cours rapidement ?
Dina : On ne peut que comprendre, on vit la même chose. Au lycée Clemenceau, j’organise des blocus avec les autres représentants, on est très engagé mais on stresse aussi pour nos études. Cependant notre volonté à changer les choses, est plus grande. On comprend totalement les élèves qui veulent reprendre le travail et on essaie de trouver des compromis. Comme par exemple, le tutorat proposé par des étudiants.
Lou : Nous aussi, on veut étudier. Si on rouvre les établissements, si rien n’a changé, beaucoup vont revivre les mêmes inégalités. Maintenant que la colère est là, le retour à la normale est quasiment impossible.
Vous demandez à être écouté. Le gouvernement a proposé la mise en place de temps de démocratie interne, il existe aussi les conseils de vie lycéenne. Pourquoi ça ne vous satisfait pas ?
Jawed : Dans ces conseils, il y a une minorité qui décide pour une majorité. Aux Bourdonnières, on est plus de 1 400. Aux élections, notre binôme est arrivé en tête avec 180 votes, c’est très peu. Ce que veut la coordination, c’est négocier avec le gouvernement. Il faut qu’il cède à nos revendications.
Lou : Sur l’état des bâtiments scolaires, dans mon établissement, la Colinière, ça fait huit ans qu’on n’a pas vu les représentants de la Région (dont c’est la compétence, NDLR) se présenter aux réunions du conseil d’administration.
Au sujet des violences, vous dites que vous ne partagez pas les méthodes, mais que vous comprenez. Qu’est-ce que vous comprenez quand certains cassent ?
Dina : On comprend pas vraiment la méthode mais on comprend la colère. En fait, on ne veut pas la stigmatisation de ces groupes-là alors qu’on ne sait pas qui c’est. On ne veut pas s’exprimer à leur place.
Comment voyez-vous le lycée dans cinq ou dix ans ?
Dina : Ça dépend si on arrive à être entendu.
Lou : On est déjà entendu, l’opinion publique est avec nous. Mais il faut que nos demandes soient appliquées. Le lycée de demain pour moi sera celui où l’égalité des chances est respectée, où Parcoursup n’existera plus.
Votre avenir vous inquiète ?
Jawed : Oui, ça m’angoisse. Les études supérieures perdent en valeur, on nous parle de crise économique, de dette, de dépenses à réduire dans la santé. Où va t-on aller ? Est-ce qu’on pourra acheter une maison ? Payer nos courses avec un salaire normal ? Est-ce que l’État pourra nous aider ? La politique me fascine depuis longtemps. Je me dis qu’il faut être unis, organisés.
Lou : On se demande si on arrivera à vivre dignement, si on va pas laisser pire aux autres générations. Je ne compte pas avoir de gosse mais je pense à mes nièces et neveux.