Contamination au cadmium : pourquoi les habitants de Rennes ne sont pas épargnés
Il est présent dans votre paquet de gâteaux, votre purée ou vos céréales du matin. Quoi ? Le cadmium. Ce métal lourd toxique se trouve dans l’eau, l’air et le sol, et de là, dans notre alimentation. En mars, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a lancé une alerte sur « une surexposition de la population française au cadmium », classé comme « cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction ».
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L’exposition des consommateurs aurait largement augmenté depuis 2014. À tel point qu’en 2025, près de la moitié de la population française dépassait les valeurs sanitaires de référence, ce qui constitue « une imprégnation préoccupante ». Or le cadmium s’accumule dans le corps sans être évacué.
Pas la région la plus exposée
Face à cette prise de conscience sanitaire, la filière céréales multiplie les discours rassurants depuis quelques mois. En avril, Zepros, « groupe média d’information et d’influence sur la cible B2B », citait le témoignage d’un artisan meunier de Bruz : « En Ille-et-Vilaine, (…) nos analyses sur les récoltes de blé 2023, 2024 et 2025 montrent des niveaux très largement inférieurs au seuil réglementaire (0,1 mg/kg), autour de 0,03 mg/kg en moyenne (soit ~3 fois moins). » Ce qui s’expliquerait par la nature de nos sols « limoneux ou sableux » et donc « naturellement peu chargés en cadmium ».
Suite au rapport de l’Anses, une carte réalisée par le GisSol a largement été diffusée, montrant la teneur en « cadmium extractible » des sols français. Certaines zones sont rouges, donc particulièrement concernés, en Champagne, Charente, Jura ou Massif central. Les roches de ces contrées sont naturellement riches en cadmium. De son côté, la région rennaise apparaît en vert, soit un sol plutôt pauvre pour ce qui est du cadmium : de 0 à 0,06 mg/kg. Globalement, la Bretagne se situe plutôt en bas de l’échelle. On pourrait donc en conclure que la population rennaise ne court aucun risque. Ce constat peut être trompeur. En réalité, c’est l’alimentation qui est à 98 % la source majeure d’exposition, hors tabac, souligne l’Anses.
Céréales, pains, pâtisseries, gâteaux…
La présence de cadmium dans nos assiettes est due aux engrais phosphatés. Ils représentent plus de 80 % de l’apport en cadmium des sols. Et comme dans notre corps, le métal incriminé a tendance à s’y accumuler. Certains produits céréaliers sont particulièrement dans le viseur : céréales du petit-déjeuner, pains, pâtisseries, gâteaux… C’est aussi le cas des pommes de terre et abats. Sauf à ne consommer que des produits ultra locaux ou cultivés dans son jardin, le panier de courses d’un Rennais ne diffère guère de celui d’un Jurassien. Le problème est donc national.
S’il fallait une preuve que la Bretagne n’était pas épargnée par la contamination au cadmium, Martin Boudot l’a apportée en septembre 2020 à Pommeret, dans les Côtes-d’Armor. Ce journaliste d’investigation pour France 5 animait une réunion publique revenant sur un documentaire consacré au sujet. « Fin 2019, il avait ainsi rencontré plusieurs habitants des Côtes-d’Armor qui avaient accepté de faire analyser leurs urines ».
Aidé des associations locales Halte aux marées vertes et Sauvegarde du Trégor, Martin Boudot s’est aussi appuyé sur le professeur Joël Poupon, du laboratoire de toxicologie de l’hôpital Lariboisière, à Paris.
Des traces dans les urines
Le public a pu découvrir que cinq engrais français analysés sur six dépassaient les normes recommandées par l’Anses en matière de cadmium. Trois d’entre eux dépassaient même la norme autorisée dans le pays.
En 2020, Martin Boudot a également fait analyser 24 lots de patates achetées en grande surface, dont certaines cultivées en Bretagne. Une majorité de tubercules contenait deux fois plus de cadmium que la norme française autorisée. Les pommes de terre de l’agriculture conventionnelle bretonne voyaient aussi leurs teneurs dépasser de 39 % en moyenne celles des autres régions. « Les pommes de terre conventionnelles contiennent trois fois plus de cadmium que les patates bios », précisait par ailleurs Martin Boudot. Et inutile de rincer ses patates à l’eau : le cadmium est absorbé par les racines et diffusé en profondeur dans la plante.
Enfin, sur les 57 échantillons d’urines prélevés sur des volontaires bretons, 21 %, soit douze personnes, dépassaient la concentration de cadmium recommandée par l’Anses. Tous les volontaires choisis étaient non-fumeurs, afin de ne pas fausser les résultats (les feuilles de tabac absorbent elles aussi le cadmium par leurs racines).
Un problème français
Que faire pour se protéger ? Les spécialistes recommandent de diminuer le taux de cadmium dans les engrais, de manger bio ou de consommer plus de légumineuses, laitages et fruits. Mais cela ne suffit pas forcément. Il existe un risque d’exposition professionnelle, par exemple dans le secteur de l’industrie manufacturière et de la construction. Certains travailleurs inhalent des poussières. L’industrie contribue à répandre ce métal dans l’environnement, comme « le raffinage des métaux non ferreux, la combustion du charbon et des produits pétroliers, les incinérateurs d’ordures ménagères et la métallurgie de l’acier », rappelle Air Breizh. Selon cette agence bretonne de contrôle de la qualité de l’air, le cadmium est également présent dans l’air rennais, à raison de 0,03 ng/m3. Bonne nouvelle, tout de même : c’est beaucoup moins que la valeur limite officielle de 5 ng/m³.
Le 3 juin, l’Assemblée nationale a largement adopté, en première lecture, une proposition de loi visant à limiter l’exposition de la population au cadmium, qualifiée d’« urgence sanitaire ». Ce texte, qui doit maintenant aller au Sénat, prévoit une trajectoire de réduction des taux de cadmium dans les engrais phosphatés. La proposition de loi a été adoptée contre l’avis du gouvernement, qui défendait une trajectoire de baisse moins rapide pour ne pas, selon lui, obérer « la compétitivité » de l’agriculture française. Seule l’extrême droite et une députée Les Républicains ont voté contre.
« C’est un problème franco-français, rappelle Khalil Hanna, professeur à l’École nationale supérieure de chimie de Rennes. Notre pays importe beaucoup d’engrais phosphatés marocains, et ce depuis longtemps. Or ils sont très riches en cadmium. Si on ne diversifie pas l’origine de nos engrais, on n’arrêtera pas d’enrichir les sols français en cadmium et la quantité continuera d’augmenter au fur et à mesure. »