Revue de presse

Copie archivée
📄 Copie archivéeBypass BPC (navigateur) [cookies périmés]Reformaté pour la lecture — sans pub ni fioriture.Ouvrir l'original ↗

« Quand on n’a jamais connu la liberté, on ne sait pas ce que c’est » : récit d’un Breton réfugié de la guerre d’Espagne

Ouest-France · 10/10/2026 · ← revue

Ramon Albesa est né en 1934, dans le village de Val Derrobers dans le nord est de l’Espagne. Il n’a que 2 ans, le 18 juillet 1936, quand les nationalistes dirigés par les généraux Mola, Sanjurjo et Franco, organisent un coup d’État contre la République, proclamée cinq ans auparavant. C’est le début de la guerre civile.

Nous n’avons pas été touchés dès le départ, car on vivait dans un village reculé, raconte-t-il quatre-vingt-dix ans après le début de la guerre. Dirigé par les anarchistes, dont Bautista Albesa (N.D.L.R. : aucun lien familial avec Ramon), la majorité des habitants de son village finiront par partir, fuyant les troupes franquistes.

« J’ai parcouru 600 kilomètres sur le dos de ma mère »

Nous sommes donc partis en Catalogne, région restée républicaine, pendant six mois. J’ai parcouru 600 kilomètres sur le dos de ma mère, avec mon frère Joaquim et ma sœur Rosario. Son père, berger illettré, part vers la France à pied avec un troupeau de 500 moutons. Il servait de garde-manger pour la garde d’assaut (N.D.L.R : la partie de la garde civile restée fidèle aux républicains). Quand il est arrivé en France, il n’en avait plus que cinquante. Mais pendant tout ce voyage, Ramon et sa famille n’ont aucune nouvelle.

Durant leur séjour en Catalogne, sa mère, Joaquina, cherche son mari. Des groupes de communistes emmènent les enfants en France pour les éloigner du fascisme. Joaquina refuse catégoriquement que Ramon soit éloigné d’elle. J’avais quatre ans, ils ont enfermé ma mère dans une pièce. Elle hurlait, je l’entends encore, s’émeut Ramon. On m’a jeté dans un camion. Quand nous avons pu parler à nouveau avec les autres enfants, nous étions arrivés en France.

Par chance, le camion s’arrête à Montpellier annonçant l’arrivée d’un convoi d’orphelins. Je n’ai jamais été orphelin, j’étais kidnappé, corrige-t-il. Il sera accueilli par une famille d’Espagnols de longs mois durant. Joaquina et ses deux autres enfants se réfugient, eux, à Lourdes, dans un couvent. Ma mère écrivait tous les jours des lettres à la Croix Rouge, pour essayer de me retrouver».

À la fin de la guerre, en 1939, Franco s’empare du pouvoir qu’il gardera pendant près de quarante ans. En France, il y avait trop de réfugiés espagnols. Ma mère se cachait dans le couvent car elle ne voulait pas rentrer en Espagne sans moi. Malgré les risques, Joaquina continue d’attendre son fils. Un jour, le téléphone sonne. Une religieuse qui avait eu vent des lettres écrites à la Croix Rouge lui assure qu’elle sait où se trouve Ramon et qu’il partira avec elle, si elle accepte de quitter la France. C’est ce qu’elle fera.

87 ans plus tard, Ramon pleure encore en évoquant le souvenir des retrouvailles. Ensemble, ils rentrent en Espagne, désormais sous le régime franquiste et toujours sans nouvelles de son père. Sa sœur, Rosario se marie avec un Madrilène et part vivre à Rennes.

Un adolescent qui grandit avec la dictature

Pendant son adolescence, Ramon grandit dans un régime totalitaire, où le silence est roi et les droits bafoués. Vous savez, la notion de liberté quand on ne l’a jamais connue, on ne sait pas de ce que c’est »,ajoute-t-il. À partir de 1947, les résistants recrutent son frère, Joaquim. Il réalise pour eux des missions de sabotage et est emprisonné deux ans à Saragosse, où il sera violemment battu. Quant à son père, «nous pensions que mon père était mort », livre Ramon. Or, il était en Normandie depuis toutes ces années. mais les lettres qu’il écrivait à sa famille étaient brûlées par la garde civile.

Jeune adulte, Ramon Albesa; rebelle, est assoiffé de liberté. Sa mère finit par leur faire quitter le pays avec l’aide d’un passeur, pour rejoindre sa sœur Rosario, à Rennes. Nous avons marché pendant des nuits entières. Une fois les Pyrénées passées, on a fini par arriver à Rennes, et retrouver mon père et ma sœur. J’avais 17 ans ».

La France, une « deuxième patrie »

Ramon Albesa n’est jamais reparti vivre en Espagne, mais retourne chaque année dans son village. Dans un ouvrage appelé Histoires et anecdotes sur ma vie, il a tout documenté pour sa famille, afin que jamais, son histoire ne tombe dans l’oubli. La France, c’est ma deuxième patrie, confie-t-il.

Sa mère a vécu chez lui jusqu’à sa mort, en 1988. Aujourd’hui, Ramon est retraité et vit avec sa femme dans le sud de Rennes. Il est membre du centre culturel espagnol de Rennes, fondé dans les années 60 par des Républicains réfugiés. Ils se rendent régulièrement dans les écoles pour assurer le devoir de mémoire, et sont toujours à la recherche de témoignages.