Revue de presse

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Edouard Philippe a-t-il raison de choisir la raison ?

Les Échos · 08/10/2026 · ← revue

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Trois quinquagénaires parlent de politique à la table d'un restaurant. A leur allure, on les devine cadres supérieurs, financiers ou avocats. La dette, la flambée des prix de l'énergie, la France qui recule, maintenant les lycéens dans la rue… « Quel gâchis, tout ça. » Ils ont voté Macron en 2017 - « avec enthousiasme », se rappellent-ils. Puis à nouveau en 2022 - « il fallait bien… » Ils ont déchanté depuis. Et pour 2027 ? Hésitation, soupirs. « Edouard Philippe, mais bon… » souffle l'un. « Ça ne fait pas rêver, enchaîne le deuxième, je ne comprends rien à ce qu'il fait. » Le dernier ricane : « Ce n'est pas avec la retraite à 65 ans qu'il va y arriver ! » Les autres opinent. Suivent cinq minutes de dézingage du candidat, son projet, son style, son rythme, sur un ton d'ironie désabusée. Jusqu'à ce que l'un des convives objecte : « N'empêche qu'à la fin, on risque de ne pas avoir le choix… »

Les modérés l'apprécient, avec modération

L'échantillon n'est pas représentatif mais la scène est édifiante. Beaucoup en ont vécu d'identiques, le racontent, en tirent argument pour alimenter leurs doutes. Voilà plus de deux ans qu'Edouard Philippe s'est déclaré candidat à l'élection présidentielle (c'était le 2 septembre 2024, dans « Le Point ») ; il a, depuis, installé une habitude mais non une évidence, créé une impression sans faire sensation. Les sondages tiennent bon : il reste, de loin, le mieux placé du « bloc central » (Gabriel Attal est toujours à plusieurs longueurs derrière). A de rares exceptions près, toutes les enquêtes l'annoncent jusqu'à présent au second tour - loin derrière Marine Le Pen, certes, mais nettement devant tous les autres, Jean-Luc Mélenchon compris. Pourtant, le récit de la campagne qui tend à s'imposer est celui d'un duel Le Pen-Mélenchon. Même dans ce qui devrait être son électorat naturel, des sociaux-démocrates réalistes aux conservateurs tempérés - les « macronistes », comme on ne dit déjà plus -, une incertitude demeure. La vague de ralliements annoncée se fait attendre. Les modérés l'apprécient, mais avec modération. Ceux qui lui prêtent compétence et expérience s'interrogent : sont-ce encore des qualités quand la mode est au dégagisme ? Ceux qui reconnaissent sa lucidité se demandent : peut-on vraiment se faire élire en appelant les Français à l'effort ?

Ceux qui ont dit « la vérité »

A ces questions lancinantes, le candidat a répondu par avance : il ne veut dire « que la vérité », proposer « des solutions justes et applicables ». Sa réforme des retraites, il le sait, « ne suscitera pas l'enthousiasme », mais « il n'y a pas de plan B » et « ceux qui promettent n'importe quoi, comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, sont des charlatans » (« Le Parisien », 30 septembre). Ce disant, Edouard Philippe fait sans doute preuve de courage, mais non d'originalité. Avant lui, d'autres prétendants à l'Elysée se sont essayés au discours churchillien pour solliciter la confiance ; aucun n'y est parvenu. En 2007, François Bayrou alertait (déjà) sur le niveau de la dette et vitupérait « la lâcheté et la démagogie qui empêchent la France de se dire sa vérité ». Il échoua aux portes du second tour, devancé par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. En 1995, Edouard Balladur incarnait « le cercle de la raison » : flegme dans le discours, sérieux dans les comptes. La victoire inéluctable se changea en étrange défaite. Dans la dernière ligne droite, il fut doublé par Jacques Chirac et son distributeur de promesses. « Je vous surprendrai par ma démagogie », lançait le futur vainqueur à ses proches, médusés. Pari relevé. En remontant plus loin encore, on se remémore Raymond Barre, « meilleur économiste de France » (dixit Giscard) et pourfendeur du « microcosme ». Lui dissimulait la raideur sous la rondeur mais se flattait de ne « jamais rien promettre », croyait en « la France du travail », refusait « l'agitation » et « les facilités », proclamait que l'essentiel, en politique, est de « faire ce que l'on croit devoir faire et dire ce que l'on croit devoir dire ». Du Philippe avant la lettre. En 1988, il ne fit pas le poids face à Mitterrand et à Chirac. Barre récolta 16,5 % des voix au premier tour - étiage voisin de celui d'Edouard Philippe aujourd'hui, constatons-le.

Dévoiler le projet

De ces précédents, le maire du Havre pourrait déduire que toute vérité n'est pas bonne à dire et qu'à une potion amère, les Français préféreront toujours un pot de miel. S'il maintient néanmoins son cap, c'est qu'il est persuadé que, d'ici quelques mois, face à une situation économique plus dégradée encore, l'heure sera venue des prises de conscience et que, comme en 2022 face à la guerre d'Ukraine, c'est l'inquiétude et non la colère qui dictera le vote. Les appels aux sacrifices, veut-il croire, seront alors plus audibles que les évitements et les « y a qu'à, faut qu'on ». Espérons-le. Encore faudrait-il que, dans l'intervalle, le candidat ait pris la peine de tracer une perspective, pour donner à une série de mesures (forcément) douloureuses la cohérence d'une vision d'ensemble, et à sa campagne, l'élan qui lui manque. Le projet « massif » annoncé il y a deux ans est toujours dans ses cartons. Tout juste en a-t-il dévoilé quelques pans, sur l'éducation, l'immigration et les retraites, comme on le vendrait à la découpe. Au printemps prochain, si tous les voyants sont au rouge, comme il est à craindre, les Français céderont peut-être à la franchise plutôt qu'à la démagogie - quoi qu'il en coûte, si l'on ose dire. Mais ils ne voteront pas pour un expert-comptable. Pour sortir des sables mouvants où il est enlisé, Edouard Philippe devra donner des raisons de choisir la raison. Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio Classique.

Hervé Gattegno