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« C'est l'atelier où l'on dégage la meilleure marge » : l'oeuf, nouvelle mine d'or des agriculteurs français

Les Échos · 05/10/2026 · ← revue

Par Camille Wong

Curieuses par nature, elles gloussent puis picorent les pieds des visiteurs. Les 30.000 poules brunes de Mickaël Albertin, éleveur hors cadre en Isère, s'accommodent de leur poulailler de 2.200 m² flambant neuf. L'agriculteur, qui cultive noix et pommes de terre, a inauguré cet été son premier cheptel. « Le premier mois a été intense, il y a toujours des réglages et des dysfonctionnements », constate-t-il. Pour le professionnel, c'est un moyen de diversifier son activité. « Les noix ont été très touchées par la chaleur cet été. Si l'avenir se reproduit de cette manière, ça fait peur », confie l'agriculteur, qui élève ses poules au sol, pour répondre à une passion française : l'oeuf. L'Hexagone est le premier producteur européen, avec 15,9 milliards d'oeufs en 2025. Quelque 18 bâtiments d'élevage sont sortis de terre l'an dernier, soit un potentiel de 200 millions d'oeufs supplémentaires par an. Cette année, une quarantaine de structures devraient s'y ajouter, selon les estimations du CNPO, l'interprofession des oeufs.

Demande en forte hausse

On est cependant loin d'un risque de bulle : non seulement l'offre hexagonale a du mal à suivre la demande, qui a bondi de 14 % entre 2023 et 2025, mais la canicule a aussi réduit les capacités. Près de 700.000 poules, soit 1,5 % du cheptel, ont péri durant les forts épisodes de chaleur. Les importations avaient déjà progressé de 10 % l'an dernier. L'interprofession, qui compte 3.300 producteurs, estime les besoins de nouveaux poulaillers à 575 vers 2035.

VIDEO - Face aux canicules, c'est tout un modèle agricole qui est bouleversé

Les agriculteurs y voient donc, à raison, une opportunité de diversification porteuse. « Il y a pas mal de céréaliers qui, avec la baisse des prix, se sont diversifiés dans les oeufs pour avoir une autre source de revenus », observe Loïc Coulombel, administrateur au CNPO. D'autant que l'activité est économe en salariés et en temps de travail, et est estimée plus souple que d'autres cultures. « On y va le matin pour la ponte, souvent je suis libre l'après-midi », souligne Andréa Moréon, jeune éleveur de 23 ans dans la Drôme qui a repris une ferme à trois kilomètres de celle de son père, aussi éleveur. De nouvelles régions, comme l'Auvergne-Rhône-Alpes, se lancent dans ces activités, après les historiques Bretagne et Pays de la Loire, qui concentrent la moitié de la production. « Les parcours sont très divers, ce n'est pas une production fermée », estime François Gaudin, directeur d'Afivol, l'interprofession régionale. Cela me permet d'avoir un revenu régulier, ce n'est pas toujours le cas dans le monde agricole.

Sébastien Candy, producteur de poules pondeuses en Label Rouge en Isère

L'activité nécessite néanmoins de lourds investissements. Michaël Albertin a mobilisé 1,6 million d'euros pour s'installer, un montant dans la moyenne. Il est accompagné par les Fermiers du Sud-Est, une coopérative qui propose des « contrats en intégration ». Autrement dit : celle-ci prend en charge le financement et propose une contractualisation le temps de l'amortissement, soit quinze ans. La structure installe trois nouveaux poulaillers par an. De l'autre côté, l'éleveur a moins de marge de manoeuvre, il n'est propriétaire ni des poules ni du bâti, mais ne gère pas non plus les charges et voit ses revenus sécurisés. « Cela me permet d'avoir un revenu régulier, ce n'est pas toujours le cas dans le monde agricole », souligne Sébastien Candy, producteur avec son frère Christophe, dans l'Isère, de poules pondeuses en Label Rouge (plein air). Cette activité vient en complément de ses bovins, ses céréales et ses poulets de chair. L'activité oeufs représente un quart de son chiffre d'affaires. « Niveau rentabilité, c'est l'atelier où l'on dégage la meilleure marge », confie-t-il. D'autres éleveurs bénéficient de contrats de reprise (prix et volume fixés avant la ponte entre l'acheteur et le producteur), en général sur un an ou plus, ce qui offre aussi une visibilité sur les revenus. « Ce sont des contrats qui rassurent la banque par rapport à la capacité à rembourser le prêt », remarque Yves-Marie Baudet, président de l'interprofession et éleveur dans les Côtes-d'Armor, même si certaines restent encore frileuses au regard du capital nécessaire.

Hausse du prix des matériaux

Le rythme des nouvelles constructions cale néanmoins sous l'effet de la hausse des prix des matériaux ces derniers mois. Chez les frères Candy par exemple, l'investissement pour 6.000 poules a représenté 400.000 euros en 2021, lors de leur installation. S'ils avaient dû le faire aujourd'hui, ils auraient payé le double, estiment-ils. Au-delà du frein financier, les éleveurs sont aussi confrontés à des « lourdeurs administratives » (il faut environ deux ans pour qu'un bâtiment sorte de terre) mais aussi aux réticences des voisins et ONG, inquiets pour les nuisances environnementales (pollution des sols, de l'air, de l'eau), sonores et olfactives, ainsi que pour le bien-être animal. Dans ce cadre, la loi d'urgence agricole, adoptée cet été, va dans le sens de la filière et contre les associations environnementales. Elle facilite la levée des normes et contraintes administratives et environnementales des poulaillers, en relevant le seuil de 40.000 à 60.000 pour les poules pondeuses.

Camille Wong