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Six mois d’attente et des numéros non attribués : pourquoi l’accès au dépistage du cancer du sein se complique à Rennes

Le Télégramme · 04/10/2026 · ← revue

Le cancer du sein est le plus fréquent - et le plus mortel - pour les femmes. Chaque année, il provoque 12 000 décès. Pour endiguer ce fléau, la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) propose aux Françaises, dans la tranche d’âge la plus à risque (50-74 ans), une mammographie biennale, prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale, sans avance de frais. L’objectif est de détecter les cas le plus rapidement possible, avec en prime une seconde lecture systématique de l’image.

Magazine curieux et (im)pertinent !

Mais avant cela, il faut obtenir un rendez-vous. Pour savoir combien de temps cela prend à Rennes, nous avons notamment sollicité l’Agence régionale de santé (ARS). Selon elle, ces données ne sont pas connues - ou plutôt, elles sont encore en cours de compilation. En revanche, une chose est sûre : les délais d’attente pour un dépistage se chiffrent en mois… Quand il y a des créneaux disponibles. Le problème n’est pas nouveau. Il touche toute la France, et particulièrement la Bretagne, région comptant le moins de radiologues par femme éligible au dépistage organisé.

Patiente mystère

« Mon médecin généraliste m’a dit : “Dans six mois, vous recevrez l’invitation du centre de dépistage contre le cancer du sein” », témoigne Louise1, une habitante de Beauregard. « Il m’a quand même conseillé de prendre rendez-vous dès maintenant, car il y a six mois d’attente. » Le Mensuel de Rennes a proposé à Louise de l’observer dans sa quête de rendez-vous, dans un rayon de 20 km. Un vrai parcours de la combattante. Téléphone en main, notre « patiente mystère » épluche la liste des hôpitaux et cabinets agréés. Le site du Centre de coordination Bretagne en affiche quatre pour Rennes, sept en intrarocade, si on compte les communes de Saint-Jacques et Cesson-Sévigné. Ensuite, il faut tenter sa chance à Bruz, Saint-Grégoire, Châteaugiron…

Après une demi-douzaine d’appels, c’est chou blanc. Certains centres demandent de « rappeler dans un mois et demi » ou préviennent que « tout est plein jusqu’à fin décembre », soit trois mois et demi plus tard. Un numéro n’est plus attribué, un autre sonne dans le vide. Deux boîtes vocales annoncent une quinzaine de patients en attente sur la ligne. Une autre demande de passer uniquement par le site Doctolib… qui ne propose de créneau nulle part. Il est possible d’utiliser une plateforme concurrente, Easydoct.com. Après en avoir apprivoisé les méandres, on voit s’afficher des créneaux deux mois et demi plus tard dans un centre rennais, ainsi qu’à Châteaugiron et Cesson. Le centre régional de lutte contre le cancer Eugène-Marquis n’apparaît même pas dans les résultats. À ce stade, il n’est pas inutile de préciser que, selon l’Insee, la population cible du dépistage est aussi celle qui a le plus de difficultés d’accès à l’informatique et aux formalités en ligne.

« Une mammographie de dépistage n’est jamais urgente »

Dans quelle mesure ces délais influent sur les retards de détection du cancer du sein, et donc sur les chances de survie des malades ? « Une mammographie de dépistage n’est jamais urgente, en avoir une dans les six mois, c’est très bien », rassure Claudia Lefeuvre, oncologue à Eugène-Marquis. « De plus, si votre gynécologue détecte une anomalie à la palpation ou une modification du sein, les délais deviennent beaucoup plus courts. » De l’ordre d’une semaine au centre régional.

« Le dépistage organisé est destiné aux patientes sans signes cliniques », abonde Patrick Bourguet, président de la Ligue contre le Cancer 35. « L’évolution en deux ans n’est pas franchement critique, en général. C’est difficile de parler de perte de chance, car il existe des cancers à évolution rapide qui surviennent dans l’intervalle entre deux dépistages, et qu’on peut “rater” à la première mammographie. » Dans ce cas précis, se ruer sur un rendez-vous rapide aurait été inutile. Sauf pour se rassurer. Et entretenir la participation des patientes : selon l’ARS, le taux de participation au dépistage organisé est de 55 % dans Rennes métropole. C’est un peu mieux qu’à l’échelle de la Bretagne (52 %) et de la France (44 %). Mais insuffisant, selon la ligue contre le cancer, qui estime qu’un dépistage efficace devrait toucher 75 % des femmes dans la tranche d’âge concernée.

Arrivée de la génération baby-boom

La docteure Emmanuelle Robert dirige l’antenne Ille-et-Vilaine du Centre régional de coordination des dépistages des cancers (CRCDC). Elle explique qu’« il y a une dizaine d’années, on était monté à 65 % de dépistage. Mais le nombre de radiologues a diminué au cours du temps, tandis que notre population cible a augmenté, notamment avec l’arrivée de la génération du baby-boom ».

Effet domino : la région rennaise absorbe les demandes de zones encore moins bien pourvues. « Nous avons des gens qui viennent de Mayenne, un désert médical, ou encore de Nantes et Saint-Malo, où les délais vont de six mois à un an », relate un centre agréé de la Métropole. Pourtant, la perspective d’un long trajet peut freiner les plus précaires. Les personnes ayant déjà le moins recours au dépistage organisé sont aussi « les plus défavorisées socialement ou vulnérables », signale la Cour des comptes dans un rapport rendu public en janvier dernier. Les magistrats préconisent d’obliger les radiologues à participer aux activités de dépistage organisé. Actuellement, leur contribution se limite au volontariat. « Cet examen est considéré comme peu rentable et chronophage en termes d’analyse et d’administratif », décrypte Patrick Bourguet.

Le recours à l’intelligence artificielle pourrait-il aider à accélérer la procédure ? « Ce n’est pas préconisé », avertit Emmanuelle Robert, qui considère toutefois que la machine pourrait constituer un « appui » bénéfique dans le cas d’une seconde lecture. « Le dépistage organisé, ce n’est pas qu’une mammographie, c’est aussi un examen clinique. Certains cancers sont palpables mais invisibles à la radio, à cause de la densité des tissus. Donc, des cabinets avec IA sans intervention humaine, ce n’est plus dans notre cahier des charges. »

1 Prénom modifié