Après un été caniculaire, « il est temps de se réveiller », alertent les maires des grandes villes, réunis en congrès

La conversation a débuté sur un ton badin. L’été caniculaire de 2026 ? Dans un éclat de rire, la maire de Cherbourg-en-Cotentin, Camille Margueritte (divers droite), déclare : « Cela va peut-être vous faire sourire, mais nous avons aussi vécu la canicule puisque nous avons eu une nuit où la température n’est pas descendue en dessous de 20,3 °C… » Egalement invité par l’association des élus des grandes villes, France urbaine, qui tenait son congrès annuel à Paris jeudi 1er octobre, Patrice Vergriete, centriste, maire de Dunkerque (Nord), répond sans ciller : « On est plutôt heureux de ce qui s’est passé. » Dans la ville portuaire, la fréquentation touristique « a explosé ». « On a vécu une belle saison, on va se le dire franchement, ajoute-t-il. Moi, je ne me plains pas. » Il affirmera un peu plus tard avoir voulu faire de l’humour. D’autres élus, saisis par la violence soudaine du dérèglement climatique après cet été de canicules, de sécheresse et d’incendies, n’ont pas le cœur à rire. « Moi, je me plains », lâche Nicolas Mayer-Rossignol. Le maire de Rouen, socialiste, a rappelé que les projections scientifiques les plus pessimistes pour sa ville prévoyaient neuf jours à plus de 35 °C en 2100. Pendant l’été 2026, il y en a eu dix-sept. « La situation est gravissime. Il est temps de se réveiller », a-t-il lancé. Au cours de cet été hors norme, les élus ont pris des mesures d’urgence. A Rouen, le tarif des piscines a été abaissé à 1 euro. « Il a fallu appeler la police nationale », raconte le maire. D’habitude, la fréquentation de la principale piscine de la ville est de 600 personnes par jour. Là, il y en avait 2 400. « Il y avait une queue d’une heure, les gens commençaient à se battre… »
Montée des eaux
Pour les habitants les moins favorisés, coincés dans des immeubles mal isolés qui n’ont même pas de volets aux fenêtres, l’été fut long et « particulièrement difficile », a témoigné Grégory Doucet, maire de Lyon, écologiste. « Trente-quatre jours au-dessus de 30 °C, jour et nuit, cela veut dire des nuits tropicales à n’en plus finir », a-t-il rappelé. Sept cents lieux de fraîcheur, dont les musées, ont été identifiés à Lyon. Et, voulant malgré tout y voir « une bonne nouvelle », l’édile se réjouit que les gens s’y soient rendus en nombre. « Ça a permis à des Lyonnais qui n’avaient jamais mis les pieds au musée des Beaux-Arts, par exemple, de découvrir qu’on avait des collections magnifiques », dit-il. Les élus n’ont plus de doutes : ils doivent adapter leur ville au pas de charge ; chacun, selon les priorités du lieu. A Lyon, Grégory Doucet, en fonctions depuis 2020, a déjà investi « 350 millions d’euros [dans] la rénovation des écoles » : isolation thermique, brasseurs d’air, végétalisation des cours. « Mais il faut aller plus loin », dit l’écologiste. L’effort ne couvre « même pas un tiers » des établissements. A Cherbourg, explique Camille Margueritte, le problème principal n’est pas la température, mais la montée des eaux. Le territoire s’investit dans son « projet du siècle » : l’agrandissement de l’usine de retraitement de déchets nucléaires et l’arrivée de 10 000 à 15 000 salariés. Il va donc falloir, selon elle, « réaménager notre territoire de fond en comble en prenant en compte le réchauffement climatique ». A Dunkerque, le danger vient notamment du vent et des tempêtes. Dans les Flandres, rappelle Patrice Vergriete, on utilise des tuiles. Or, « un toit qui n’est pas entretenu au moment d’une tempête, ça vole, dit-il. Et ça fait beaucoup de dégâts, y compris humains. Mais vous ne pouvez pas changer tous les toits des Flandres en vingt ou trente ans. » Ce territoire gagné sur la mer, marqué par des inondations dramatiques en 2023-2024, sait qu’il devra, de nouveau, affronter ce défi à l’avenir. Comme l’agglomération de Rouen, dont une part de 40 % est concernée. « Aux gens des marais près de la Seine, on dit “avant, vous pouviez habiter là, maintenant vous ne pourrez plus, à moins de relever [votre maison] d’un mètre…” », raconte Nicolas Mayer-Rossignol.
« Etat d’urgence climatique »
Outre le logement, tous les aspects de la vie seront changés par ce chantier vertigineux : les transports en commun, l’utilisation des terres, etc. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle économique. « Quand on décarbone, on devient plus attractif, pour la qualité de vie des gens et pour le développement de la valeur ajoutée sur le territoire », assure le maire de Rouen. Rassembler tout le monde, entreprises, associations, citoyens, au service de la transition écologique, c’est cependant emprunter un chemin de crête. « On est sur un héritage de plusieurs dizaines d’années de production et on ne peut pas violenter tout le monde. Il ne faut pas être en colère », prévient la maire de Cherbourg. « J’assume la colère, pas comme l’expression d’un extrémisme, mais comme un besoin de radicalité », répond Grégory Doucet, en notant d’ailleurs que cette colère est déjà présente dans la population : « Il faut qu’on sache l’écouter. » Lui a déclaré l’état d’urgence climatique dans sa ville en 2021, mais Grégory Doucet pense qu’un « état d’urgence général, décrété par l’Etat, qui réoriente ses financements, est nécessaire ». Le maire de Rouen souligne la nécessité d’« un Etat stratège » et d’« une impulsion politique nationale ». Il faudra des moyens, et que l’Etat les laisse agir. L’Etat ? « Je ne crois plus que la réponse, ce soit l’Etat, pense Patrice Vergriete. Je ne veux plus de ce pays où des gens, à Bercy, décident pour le reste de la France. » L’ancien ministre (2023-2024) estime qu’« il faut arrêter d’avoir une vision nationale du changement climatique, et qu’enfin on décentralise dans ce pays ».